Nous sommes une marée humaine et la «loi P-38» nous déshumanise

Texte d’opinion

Isabelle Dupuis, déléguée nationale de ReprésentACTION smQ et Marité Lord, responsable du volet parole collective à l’AGIDD-SMQ

Le ministère de la Santé et des Services sociaux a mandaté un institut de recherche afin de faire l’état de situation de l’application de la Loi sur la protection des personnes dont l’état mental présente un danger pour elles-mêmes ou pour autrui, communément appelée la « loi P-38 ». Ce fut un exercice des plus démocratiques : en plus des psychiatres, des proches et des premiers répondants, entre autres, les personnes premières concernées ont aussi fait partie de la discussion. On a dépassé les préjugés et on nous a laissé notre juste place.

Je suis déléguée de ReprésentACTION en santé mentale pour la région de Laval depuis 2022. Le 24 avril dernier, j’ai été élue pour être l’une des cinq délégués au niveau national. Ce rôle m’a permis de m’impliquer davantage sur le terrain et de voir des actions concrètes être posées pour porter la parole collective des personnes vivant ou ayant vécu un problème de santé mentale, notamment à travers nos rencontres entre pairs. À différents moments, des personnes m’ont fait part de leur vécu sur leur expérience de la loi P-38. Il est important d’impliquer les personnes premières concernées, de considérer leur savoir expérientiel, car leurs histoires vont bien au-delà des préjugés sur leur violence supposée ou leur incapacité à décider pour elles-mêmes.

Deux personnes me viennent à l’esprit quand je songe à l’application de cette loi. La première cherchait de l’aide dans la rue lorsqu’elle a été arrêtée et conduite de force à l’hôpital. Déshydratée, sans ses lunettes ni son chien d’assistance, elle a passé un séjour en psychiatrie pour rien. La seconde a été conduite de force à l’hôpital simplement parce qu’elle a posé ses limites et a exprimé un fort caractère. Pardon ? !

En 2013, j’ai été hospitalisée pour la seule et unique fois de ma vie. J’étais en dépression majeure. Le goût de mourir m’a quittée moins de 48 heures après mon arrivée. On m’a retenue contre mon gré, malgré ma volonté de demeurer en vie. Je n’ai jamais vu de juge et je suis demeurée telle que j’étais à l’extérieur. Une petite souris qui ne fait pas de bruit et dont le calme éloquent en a toujours surpris plus d’un. Je me suis juré de faire tout en mon pouvoir pour ne jamais revivre cette expérience difficile.

Trois cents personnes ont participé aux consultations tenues par ReprésentACTION partout au Québec sur le sujet. J’ajoute ma voix à la leur en soulignant que la dangerosité vient non pas des personnes hospitalisées de force, mais de l’étroitesse d’esprit de ceux qui continuent à véhiculer de tels préjugés sur la dangerosité et l’état mental qui nous animent lors de ces hospitalisations. Nous allons à l’hôpital pour recevoir des soins, pas pour en ressortir avec davantage de traumatismes.

Il est important de continuer à nous écouter pour entendre les préjugés se briser et pour la valeur de nos savoirs expérientiels. Nous sommes des êtres humains et la loi P-38 nous déshumanise. Nous ne sommes pas des exceptions à cette loi, mais bien une marée humaine qui la dénonce.

Vous tous, lutterez-vous avec nous et ferez-vous entendre votre voix pour que nous puissions nous élever ensemble, en tant que société ? Parce que le « je » est un « nous » qui se conjugue à tous les temps de verbe.

 

Repris par Le Devoir. Pour lire le texte d’opinion.

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