Lettre d’opinion faisant suite au décès de Monsieur Farshad Mohammadi
Les préjugés envers les personnes vivant un problème de santé mentale sont nombreux et des événements tout aussi tragiques qu’exceptionnels viennent les renforcer, à l’instar du décès de Monsieur Farshad Mohammadi.
Lors d’une telle tragédie, le réflexe populaire est de s’interroger à savoir pourquoi n’estce pas plus «facile» d’hospitaliser ces personnes contre leur gré afin qu’on les soigne, voire qu’on leur administre de force des médicaments. On argumente que c’est pour leur bien, et qu’après tout, si des personnes vivant un problème de santé mentale ne veulent pas se faire soigner, c’est parce qu’elles déraisonnent. Enfin, on pointe du doigt la désinstitutionnalisation.
Il en va ainsi dans l’opinion publiée le 12 janvier, intitulée «Les portes tournantes». L’auteure fait également valoir que de nombreuses personnes vivant un problème de santé mentale entrent dans «le système» pour en ressortir aussitôt, sans avoir reçu les soins et le suivi adéquats… jusqu’à leur prochaine visite.
Certes, nous reconnaissons que «le système» n’est pas adapté aux besoins de toutes les personnes et qu’il manque de services diversifiés.
Mais là où le bât blesse, c’est que l’auteure avance qu’«entre-temps, à la fois l’individu malade et la société s’en retrouvent vulnérabilisés, d’où les suicides fréquents et les attaques sur autrui». Voilà une affirmation qui renforce le préjugé que ces personnes sont dangereuses pour elle-même et pour autrui, voire qu’elles ont «trop» de droits!
Dans la réalité, les personnes vivant un problème de santé mentale sont plus souvent différentes ou dérangeantes que dangereuses. Si elles ont les mêmes droits que tous les citoyens et citoyennes du Québec, l’expérience sur le terrain des groupes de défense des droits en santé mentale démontre bien que les personnes vivant un problème de santé mentale voient leurs droits fondamentaux trop souvent bafoués, et ce, malgré toutes les protections contenues dans différents textes législatifs.
Elles voient leurs droits fondamentaux bafoués, entre autres, dans le cadre de l’application de la Loi sur la protection des personnes dont l’état mental présente un danger pour elles-mêmes ou pour autrui. Cette loi permet de détenir une personne dans un établissement de santé et de la priver de sa liberté sans qu’elle ait commis un crime. Cette loi est dite d’exception parce qu’elle permet de contrevenir de manière exceptionnelle aux droits fondamentaux à la liberté, ainsi qu’à l’inviolabilité de la personne et de son intégrité.
Il revient au Tribunal de décréter ce qu’on appelle une garde en établissement de plus de 72 heures parce que ce sont des droits fondamentaux qui sont en cause; en effet, il ne doit pas revenir au seul jugement clinique de transiger avec des droits aussi importants. Pour médicamenter une personne contre son gré, cela nécessite aussi un ordre de la Cour, pour les mêmes raisons. À priori, on pourrait donc s’imaginer que ces lois sont «difficiles» à appliquer parce qu’elles impliquent un processus judiciaire. Pourtant, l’expérience sur le terrain des organismes de défense des droits en santé mentale prouve qu’un très grand nombre de personnes se retrouvent hospitalisées et médicamentées chaque année contre leur volonté, et ce, partout au Québec. Le recours à ces lois est donc largement répandu, mais pas toujours dans le respect des droits des personnes comme le constatent plusieurs acteurs des milieux communautaires, juridiques et le Protecteur du citoyen.
Ceci étant dit, quelles sont les solutions pour les personnes qui ne veulent pas entrer dans «le système»? Il faut les rejoindre ailleurs et autrement, rechercher des solutions avec elles, les considérer comme des personnes à part entière. Ça coûte trop cher? Nous nous permettons de rappeler que la désinstitutionnalisation devait être accompagnée de transferts d’argent dans la communauté, justement afin de diversifier la façon dont on répond à la souffrance des personnes vivant un problème de santé mentale.
Nous comprenons que des familles puissent vivre des situations extrêmement difficiles et qu’elles sont inquiètes pour leurs proches, mais il faut faire attention à ne pas faire d’une situation personnelle une généralité qu’on peut appliquer à l’ensemble des personnes qui vivent un problème de santé mentale.
Car même si on introduit des obligations cliniques dans les applications des lois, nous croyons que cela n’empêchera pas, malheureusement, des drames de se produire. Car en plus de perdre leur liberté, les personnes risquent aussi de se voir forcées d’accepter des traitements qu’elles ne désirent pas et qui trop souvent ne règlent pas leurs difficultés, mais plutôt en entraînent d’autres.
Doris Provencher Directrice générale de l’Association des groupes d’intervention en défense des droits en santé mentale du Québec (AGIDD-SMQ) 13 janvier 2012