Itinérance : le jour où la Nuit ne sera plus nécessaire (libre opinion)
Doris Provencher, directrice générale de l’Association des groupes d’intervention en défense des droits en santé mentale du Québec (AGIDD-SMQ) & François Winter, directeur général de L’A-Droit de Chaudière-Appalaches
En cette année 2014 qui marquera le 25e anniversaire de la tenue de la Nuit des sans-abri, l’Association des groupes d’intervention en défense de droits en santé mentale du Québec (AGIDD-SMQ) tient à manifester son appui à cette initiative développée par des groupes communautaires de toutes les régions du Québec qui sont préoccupés par la problématique de l’itinérance. Pour la tenue de cette Nuit des sans-abris, nous invitons nos dirigeants à œuvrer chaque jour pour que des solutions durables soient mises de l’avant concernant le phénomène de l’itinérance.
En cette période d’incertitude et d’austérité, nous considérons important de manifester notre solidarité et notre appui aux organismes préoccupés par l’itinérance et en particulier, envers les personnes qui vivent l’itinérance. Selon une étude menée par l’Alliance canadienne pour mettre fin à l’itinérance et The State of Homelessness in Canada, plus de 200 000 personnes au Canada* seraient sans-abri. Notre société doit prendre conscience de cette réalité et nous devons mettre en place des solutions afin de mieux venir en aide aux personnes en situation d’itinérance.
Beaucoup de ces personnes exclues vivent et ont vécu un problème de santé mentale, bien qu’aucune statistique ne puisse estimer leur nombre avec exactitude.
D’aucuns mettent de l’avant la désinstitutionalisation afin d’expliquer l’augmentation du phénomène de l’itinérance. Bien qu’il s’agisse d’un problème complexe et multicausal, nous nous inscrivons en faux vis-à-vis ce postulat. Bien qu’il ait été démontré que la désins ait été réalisée sans une amputation correspondante des budgets des grands hôpitaux psychiatriques, nous avons également assisté à des formes d’institutionnalisation dans la communauté. Un grand nombre de ressources ont été mises en place, tels des suivis psychosociaux dans les CSSS et des ressources résidentielles (RI-RTF, appartements supervisés, etc.) Ces services ont aidé un grand nombre de personnes, mais le problème de l’itinérance lui, demeure.
Nous estimons que non seulement notre société a un devoir de solidarité envers les personnes itinérantes, mais elle a de plus la responsabilité d’en prendre soin de façon adéquate et respectueuse. Nous ne pouvons qu’être inquiets de la recrudescence des préjugés et de la discrimination envers les personnes en situation d’itinérance, à Montréal comme ailleurs au Québec. Nous n’avons qu’à penser aux «pics antiitinérants» installés devant certains commerces l’été dernier, de bancs de parcs antiitinérants ainsi que du débat qui a surgi récemment quant au «confort» de certains refuges montréalais. Nous ne pouvons que nous insurger lorsque de telles initiatives et des débats sont mis de l’avant. Saluons toutefois l’initiative de la Ville de Montréal de créer un poste de protecteur des personnes itinérantes. Souhaitons que cette initiative ait le même impact qu’à Vancouver.
Nous tenons également à souligner que le profilage social et la surjudiciarisation ne sont pas des réponses adéquates dignes du Québec. De plus, de malheureux évènements sont venus ponctuer les dernières années, nul besoin de rappeler les décès d’Alain Magloire, de Farshad Mohammadi et de Mario Hamel, tombés sous les balles du SPVM, afin de conclure qu’un changement de cap s’impose dans les interventions policières auprès des personnes itinérantes.
La politique nationale de lutte à l’itinérance comportait des mesures prometteuses, avec ses 5 axes d’intervention soit le logement, les services de santé et les services sociaux, le revenu, l’éducation, l’insertion sociale et l’insertion socioprofessionnelle ainsi que la cohabitation sociale et les enjeux liés à la judiciarisation. Il est impératif que ce plan d’action soit mis en place rapidement avec les moyens correspondants, et surtout, que notre société se porte à la rencontre de ces personnes en marge afin de les entendre et de connaître leurs besoins. Cette politique ciblait la question des déterminants sociaux (les circonstances dans lesquelles les personnes naissent, grandissent, vivent, travaillent et vieillissent ainsi que les systèmes mis en place pour faire face aux problématiques.), un enjeu qui fait partie de nos revendications.
En terminant, nous devons comprendre que les personnes exclues ont d’abord besoin d’être écoutées et entendues dans leurs besoins. Celles-ci font partie de la solution et doivent être consultées pour tout ce qui les concerne. Il s’agit d’un passage obligé dans la recherche de solutions aux problèmes soulevés par la question de l’itinérance.
* Source: Radio-canada 19 juin 2013 http://ici.radio-canada.ca/regions/ontario/2013/06/19/006-sans-abri-etude-toronto.shtml