10 novembre : État de la situation

Conférence d’ouverture

 

M. Stanislas Tomkiewicz

Pédiatre et psychiatre, auteur
« L’adolescence volée », France

 

Je voudrais tout d’abord vous remercier de m’avoir invité de mon pays lointain malgré mon âge et aussi exprimer ma joie de participer à un congrès international consacré à la violence que les institutions supposément thérapeutiques exercent contre les gens qui viennent s'y soigner. Il y a 30 ans, un congrès pareil aurait été tout à fait inimaginable.

À cette joie se mêle celle de voir unis ici, les professionnels et les usagers, ceux que nous appelons, en France, des psychiatrisés. Ceci permet de ne pas les définir selon leur trouble, mais en tant que victimes d’un système qui les a enfermés dans l’hôpital psychiatrique.

Un petit mot triste : je regrette qu'il y ait si peu de psychiatres dans cette réunion. Elle serait sûrement plus intéressante encore si on pouvait entendre les deux sons de cloche : les psychiatres qui disent que tout est « normal » et les usagers qui disent que cette normalité n'est peut-être pas si normale que ça.

Un petit mot de présentation : j'ai commencé mes études de psychiatrie à Paris au Temple Mondial de la psychiatrie de l’époque, c'est-à-dire à la Salpetrière. Il fallait vraiment... que j'aime ce métier pour ne pas l’avoir abandonné très rapidement. Et ce qui m’en a écœuré, ce n'est pas tellement les malades eux-mêmes, mais la façon dont ils ont été traités à l'époque. Je le raconte un peu dans mon livre[1]. Ensuite, j'ai passé ma vie aux deux marges de la psychiatrie. C'est à dire, d'un côté, avec les jeunes, garçons et filles, réputés délinquants, toxicomanes, caractériels, impossibles à vivre et d'un autre côté, avec ceux qu'on appelait, à l'époque, des encéphalopathes, qu'on appelle aujourd'hui polyhandicapés, autistes, atteints des « troubles globaux de développement ». Bref, c'était toutes des personnes qui étaient, plus encore que les malades mentaux, victimes de la violence de la société.

Je pense que le problème de contention et d'isolement pour lequel nous sommes réunis ici n'est qu’une des formes extrêmes de ce que j’avais appelé, dès 1968, des violences institutionnelles. On peut considérer comme violence institutionnelle tout ce qui est fait dans l’institution, soit par ceux qui y travaillent, soit par le système lui-même, et qui fait souffrir inutilement les malades, entrave leur évolution vers la guérison et entrave, lorsqu’il s’agit d’un enfant, son évolution normale vers l’âge adulte.

Je me suis très vite aperçu en étudiant ce problème de près que cette notion de violence institutionnelle est extrêmement flexible, très relative, variable dans le temps et variable dans l’espace. Comme disait Montaigne : « Vérité au-delà des Pyrénées, mensonge en deça ». Ce qui était considéré normal autrefois est considéré aujourd'hui comme anormal. Certaines violences, certaines interventions comme aujourd'hui, encore, la contention-isolement, sont considérées d’abord par toute l’opinion publique, pas seulement par les méchants psychiatres, mais par toute la Cité, comme inévitables, comme légitimes, comme motivés uniquement par l’état des patients. Quand je disais que c'était pas normal d’enfermer des jeunes filles qui avaient comme seul tort d’avoir des relations sexuelles contre la volonté de leur père, de les enfermer pendant 40 jours dans une chambre isolée, on me répondait : « Vous êtes dans une tour d’ivoire! Si vous aviez connu ces affreuses gamines, vous auriez compris qu'on peut rien faire d’autre avec elles que de les enfermer 40 jours, toutes seules ». Donc, aggravation, image aggravative du client, de l’usager. Et enfin, on disait que cette quarantaine était thérapeutique. Le comble de ces violences, et qui se voit encore aujourd'hui, c'est qu'on finit par faire croire aux usagers eux-mêmes que les violences dont ils sont victimes sont réellement thérapeutiques et faites pour leur bien. Il y en a même qui demandent qu'on les violente! Et je me rappelle de petits psychotiques, des petits autistes dans les hôpitaux que j'ai connus en France, qui tendaient eux-mêmes leurs mains pour qu'on les attache. Et il est évident, lorsque ce sont des malades psychiatriques moins déstructurés que ceux-là, qu'on arrive à les culpabiliser, qu'on arrive à leur faire croire que, si on les isole, c'est de leur faute. Ils n’avaient qu'à être meilleurs, ils ne seraient pas isolés!

Depuis qu'on parle maintenant de violence contre les enfants dans les familles, on sait que la forme suprême de la violence, c'est celle où l’enfant est convaincu que le parent maltraitant a raison de le maltraiter. Vous n’avez qu'à lire là-dessus le Poil de Carotte de Jules Renard où il répète toujours : « C'est moi qui était méchant, maman avait raison ». Et bien dans les violences institutionnelles, c'est pareil et les hôpitaux se comportent très souvent avec les patients comme les mères marâtres ou comme les pères bourreaux.



[1]     L'Adolescence Volée, Édition Calman Levy, Paris, 1999.

 

À suivre dans les Actes du colloque...

 

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