Mme Monique Théberge
Tutrice
Jai connu ma fille Françoise il y a 6 ans alors que jétais bénévole. Ensuite, jai demandé la curatelle et, plus tard, jai fait une demande dadoption qui ma été accordée en juillet dernier.
À lhôpital psychiatrique où vit ma fille, en 1984-85, on a commencé à diminuer le nombre dintervenants dans les groupes en abolissant les postes au fur et à mesure que les gens partaient. Au début, ils étaient 4 éducateurs par groupe. Avec le temps, ils sont passés à trois, puis à deux éducateurs par groupe. Depuis quelques années, on a commencé à remplacer les postes déducateurs par des postes dinfirmières. Cest ce qui explique que le nombre dinterventions des agents de la sécurité continue à augmenter malgré que le nombre dintervenants dans les groupes se soit stabilisé.
Nombre dinterventions des agents de la sécurité de 1983-84 à 1998-99
Années |
Patients admis |
Nombre dinterventions |
1983-84 |
593 |
142 |
1984-85 |
578 |
344 |
1985-86 |
585 |
837 |
1986-87 |
590 |
1 485 |
1987-88 |
585 |
2 732 |
1988-89 |
587 |
5 117 |
1989-90 |
584 |
6 408 |
1990-91 |
563 |
8 018 |
1991-92 |
555 |
7 760 |
1992-93 |
531 |
8 827 |
1993-94 |
534 |
9 334 |
1994-95 |
529 |
10 684 |
1995-96 |
513 |
10 655 |
1996-97 |
508 |
10 155 |
1997-98 |
495 |
10 775 |
1998-99 |
484 |
11 193 |
Source : Direction des services techniques.
De la même source, on maffirme que
80% des interventions de 1998-99 sont pour des contentions ou
isolements = 8,954
(environ 57% contention) (environ 33% isolement)
De source non-officielle, il y aurait environ 25% des mises sous contentions et des isolements fait par les intervenants des groupes, sans appel à la sécurité = 2 984
Contentions et isolements réels / année 1998-99 = 11 938
Ce nombre ninclut pas les 100 personnes qui dorment sous contention la nuit et qui sont attachées par les intervenants des groupes et les contentions pour la sieste.
Le point de vue des parents sur les contentions et lisolement est différent de celui des soignants et des intervenants en ce quil est incarné. La souffrance de leurs enfants résonne en eux, jusque dans leur chair et leurs os. Nous ne pouvons en parler, ni même y penser, sans avoir un nud dans la gorge, le plexus solaire recroquevillé, les larmes aux bords des paupières. Cest dire que nous sommes fortement handicapés lors de discussions rationnelles. Cest sans doute pour cette raison que les parents sont si peu écoutés par les soignants qui ne les considèrent pas comme des interlocuteurs valables. Sur un ton paternaliste, on nous donne de vagues explications, nous enjoignant surtout davoir confiance sans trop nous en faire. Autrement dit, on nous traite comme des enfants, incapables de comprendre et de prendre des décisions. Pourtant, ce nest pas le manque dintelligence qui nous rend vulnérables, mais une profonde souffrance, une insupportable douleur, quattise notre culpabilité de ne rien pouvoir faire pour soulager notre enfant.
La première fois que jai vu ma fille attachée sur son lit, jai eu limpression que le temps se figeait dans lespace. Tout, autour de moi, sest estompé, comme si ma conception du monde sécroulait subitement, pour faire place à une réalité insupportable. À cette époque, elle était toute menue, un peu maigre même et la large ceinture de cuir noir qui la retenait, avec ses boucles de métal, paraissait aussi grosse quelle. Ses chevilles et ses poignets étaient aussi retenus par de larges bracelets à boucles de métal. Lorsquelle maperçut, elle supplia : « Détacher, détacher ». Je lembrassais, le cur dans un étau, et pendant que je détachais les 11 boucles de lattirail, un salutaire engourdissement menvahit le cur et lâme et me permit doublier ma propre douleur pour me concentrer sur elle. Car cest moi aussi quon attache quand on lattache et cest aussi moi qui crie quand elle crie.
Il y a 6 ans de cela et à chaque fois cest la même douleur, la même révolte, la même impuissance. On ne shabitue pas à voir son enfant attachée comme une bête, pourtant on laccepte parce que lon croit que cest nécessaire et quil ny a rien dautre à faire.
Lignorance
Lignorance est notre premier ennemi. Par ignorance, nous acceptons des soi-disant traitements qui nen sont pas et nous nexigeons pas ce dont nos enfants ont besoin parce que nous ne connaissons pas les approches disponibles. Nous ne savons pas que ça pourrait être autrement.
Dernièrement, jai pris connaissance dun document où il était question de lapproche fonctionnelle multidimensionnelle. Jai été tout de suite emballée, me disant que cest exactement ce quil faut pour Françoise. En même temps, jai réalisé mon ignorance de ce qui était possible comme traitement pour les personnes comme elle. Quelles sont les avenues qui soffrent à elles? Comment améliorer leur sort, rendre leur vie plus facile, moins contraignante ?
On pourrait dire la même chose en ce qui concerne leurs droits.
Combien de parents et de curateurs connaissent vraiment les lois qui les protègent :
Lorsque je suis devenue curatrice, je narrivais pas à me faire expliquer clairement, par mon responsable de dossier à la curatelle, létendue et les limites de mon pouvoir de curatrice. Il me répondait toujours « dans ce cas-ci, vous devez faire telles et telles démarches ». Jai dû consulter un avocat pour me faire dire : « Vous avez tous les droits, cest comme si Françoise, c'était vous. » Je continue à le consulter pour chaque problème important qui se pose. Sans lui, je narriverais à rien. Dans lunité où vit ma fille, seules les menaces de poursuites semblent être efficaces pour obtenir le respect de ses droits.
Nous devrions nous astreindre à une formation continue afin dêtre au fait de tout ce qui est disponible pour nos enfants.
Notre ignorance est pour eux un handicap au moins aussi lourd que leur déficience.
La non-confiance
Lorsque jai connu Françoise, il y a 6 ans, on ma prévenue quil ne fallait pas trop en attendre. Et je n'en ai rien attendu. Pourtant, au fil des années, petit à petit, son comportement sest amélioré et, aujourdhui, en voyant le chemin parcouru, je me rends compte quelle peut continuer à se développer et réaliser des choses que je naurais jamais crues possibles. Les déficients intellectuels sont comme nous; si nous continuons à nous améliorer et à apprendre tout au long de notre vie, pourquoi pas eux?
Mais, pour ce faire, il faut dabord y croire :
La foi que nous aurons en eux les portera au plein développement de leurs capacités aussi sûrement que la non-confiance les garde enfermés, attachés et drogués, dans des conditions de vie insoutenables.
La peur
Mais il ny a pas que notre ignorance et notre manque de foi en eux qui les emprisonnent. Il y a aussi, et surtout, la peur. Notre terrible peur de représailles si nous ne nous conformons pas à ce quon attend de nous, si nous osons contester les soins donnés ou dénoncer les abus de toutes sortes dont ils sont victimes.
Naturellement, on trouve toutes sortes de raisons, soi-disant médicales, pour ces représailles. Mais ça ne trompe personne, tous savent que le but visé est la soumission des parents récalcitrants. Et ça marche, les parents ont peur, les parents se taisent et acceptent tout, sans réaliser que cest en acceptant tout que nous exposons nos enfants au pire.
Le danger de représailles est réel et le demeurera aussi longtemps que la contestation viendra de personnes isolées. Si tous les parents et les curateurs qui ont des raisons de le faire sunissaient pour protester, les représailles ne seraient plus possibles, parce que trop évidentes. Nous aurions aussi plus de chances dobtenir les changements nécessaires au bien-être de nos enfants.
Dans loptique des parents, le choix entre liberté et sécurité nexiste pas. Le risque de la liberté se voit doublé du risque de représailles et le choix se transforme en combat.
À lhôpital où vit ma fille, pour remplacer les contentions mécaniques, il ny a que les contentions chimiques. La réadaptation ne sinscrit pas parmi les services offerts aux patients, même sil sagit, pour la presque totalité, de déficients intellectuels. Les contentions y sont pour la plupart administratives, justifiées par une prescription médicale. Cest dire quon devient dautant plus féroce à les défendre que les restrictions budgétaires sont importantes.
À suivre dans les Actes du colloque...