Visite à l’Association St-Camille, Bouaké,
en Côte d’Ivoire, le 18 septembre 2002

Texte de Yves Rouzou, volontaire pour le Carrefour Canadien International

 

La diffusion au Point (Radio-Canada) d’un reportage sur le traitement réservé aux malades mentaux en Côte d’Ivoire entre autres avait provoqué au Québec beaucoup de remous et d’indignations. De les voir ainsi le pied enclavé dans des troncs d’arbre et ce, durant plusieurs années, fut pour nous des images intolérables. Il y eut une grande mobilisation autour de la visite de M. Grégoire (point n’est besoin de le présenter) qui fit connaître son association, ses projets et comment vivent les gens qui ont un problème de santé dans plusieurs pays d’Afrique.

Après un an de préparation, d’un travail colossal du comité de projet chapeauté par Carrefour Canadien International, 3 volontaires quittaient le Québec le 15 septembre 2002 (1 volontaire s’y trouvant déjà). Le 18 septembre, nous avons fait la visite des points de service desservis par l’association. Ce fut une journée bouleversante avec par moment pour moi une folle envie de fuir ces lieux et de crier de rage, de désespoir et d’impuissance. Quel constat de voir que tant de gens (entre 600 et 700 personnes) sont là, dans des conditions minimales de survie, dépendant toutes d’un travail acharné, sans relâche ni répit, de M. Grégoire et d’une poignée d’accompagnateurs qui sont presque tous des anciens protégés, des malades recueillis par lui. Mais comment fait-il ce petit homme pour remuer ciel et terre afin de pouvoir donner 3 repas par jour, un espace et des médicaments à tant de gens sans aucune aide du pays?

Il est convaincu qu’à force de persévérer, de sensibiliser, de rassembler le plus grand nombre de personnes vulnérables, malades, visibles ou cachées, que dans un proche avenir le pays et son gouvernement n’auront d’autre choix de reconnaître que oui la maladie mentale existe en Côte d’Ivoire et dans les autres pays africains et, de ce fait, de participer à leurs soins. Nous nous couchons donc pour notre deuxième nuit à Bouaké avec des images plein la tête, des visages et des regards d’une grande tristesse où toute trace d’espoir semble être disparue, des regards furtifs qui croisent le nôtre, habitués qu’ils sont à voir des gens, des blancs surtout, qui passent et qui repartent. Qu’allons-nous pouvoir faire ? Nous sommes une minuscule goutte d’eau dans un océan de besoins. Une réponse brutale met fin à notre questionnement...

Vers les 4 heures du matin, dans la nuit du 18 au 19 septembre 2002 (il y a donc peu de temps que nous sommes là...), nous sommes réveillés par d’innombrables détonations, des rafales incessantes qui sont à proximité de notre gîte. Affolement total, peur décuplée, car nous ignorons ce qui ce passe. Nous, les étrangers, avons réussi à quitter Bouaké que nous voyons dans un état catastrophique, mais qu’advient-il de tous les protégés de M. Grégoire ? Comment se nourrissent-ils alors que déjà en temps normal les vivres (surtout du riz) sont sources d’inquiétudes ? Tous les matins, M. Grégoire nous téléphone pour vérifier si nous sommes en sécurité, alors qu’il a tant à faire ; en plus, il lui faut s’enquérir de l’état des 4 Québécois qui viennent d’arriver. Tous les matins, il prend sa mobylette, seul moyen de transport autorisé, et cherche inlassablement de la nourriture qui se fait de plus en plus rare. Il va la distribuer dans ses centres, quelquefois au risque de sa vie ; une chance, il est bien connu, même des mutins ! Sa plus grande inquiétude : combien de ses protégés vont pouvoir tenir le coup et survivre dans des conditions aussi précaires et lamentables ? Combien vont en mourir ?

J’ai vu M. Grégoire pour la dernière fois le 26 septembre 2002, peu de temps avant notre évacuation suite à la tentative de coup d’état. Il faisait le tour pour nous saluer et nous remettre notre passeport qu’il gardait précieusement. Lui, le croyant, l’indéfectible devant la Providence, il était devant nous complètement défait, pleurant à chaudes larmes et nous répétant : ¨C’est fini pour la Côte d’Ivoire et pour mes malades...¨. Il nous salue et repart sur sa mobylette. Quelle scène pathétique et déchirante !

Nous, les étrangers, les blancs, tout a été organisé pour que nous puissions quitter Bouaké et la Côte d’Ivoire. Mais tous ces gens qui dépendent entièrement de M. Grégoire, et lui-même, que sont-ils devenus ? Aujourd’hui encore, rien ne laisse présager un dénouement dans le calme et l’harmonie. Si toutefois la situation se stabilisait dans les jours à venir, croyons-nous vraiment que les autorités en place vont mettre des ressources et des argents pour les gens vulnérables et les malades mentaux ? Posez la question, c’est aussi donner la réponse…

Gens du Québec, nous prenons quelquefois conscience que malgré nos difficultés, nous sommes bien à l’abri, bien choyés et surtout bien loin de ces déchirements. Pouvons-nous à notre mesure et bien modestement participer à ce que des gens qui ont le droit de vivre puissent au moins survivre dans des conditions minimales ? Comment alerter nos autorités et notre population pour que des gestes concrets puissent se transformer en vivres et en médicaments ? Et si ensemble on y réfléchissait, peut-être des solutions feront surface.

 

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