« Nul ne sera soumis à la torture ni à des peines ou traitements cruelsinhumains ou dégradants. »

Article V de Déclaration universelle des Droits de l’Homme

 

Aujourd’hui 10 décembre, on souligne le 73ème anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l’Homme de l’Organisation des nations unies (ONU). Texte fondateur proclamant les droits inaliénables de chaque individu en tant qu’être humain. Dans le domaine de la santé mentale, l’heure n’est malheureusement pas à la fête en matière de droits.

Depuis l’avènement de la pandémie de la COVID-19, la santé mentale est devenue une préoccupation publique. On en entend parler tous les jours dans la presse, des vedettes prennent la parole pour évoquer les périodes compliquées qu’elles traversent, et la pandémie a laissé un héritage lourd de conséquences pour bon nombre d’entre nous.

Pourtant, sait-on vraiment ce qu’il se passe sur un département de psychiatrie lorsque la personne en franchit le seuil et que les portes se referment hermétiquement derrière elle ? S’intéresse-t-on vraiment à ce qui se joue dans les hôpitaux et pendant les consultations psychiatriques ?

Notre réponse est implacable

NON. Non, nous ne le savons pas vraiment. Non, notre intérêt pour la chose n’est que modéré. Non, nous ne prenons pas vraiment la santé mentale au sérieux.

Pourquoi ? Parce que notre société semble vivre avec l’illusion de croire que le duo diagnostic médical et traitement médicamenteux, est LA solution à tous nos maux. Que la parole du psychiatre semble sacrée, voire consacrée. Que l’isolement, la contention et les psychotropes sont les seules alternatives pour apaiser les souffrants. Que la personne aux prises avec un problème de santé mentale ne puisse pas penser et agir par elle-même dans ce qu’elle considère être son meilleur intérêt. Cette façon-là de penser, très (trop) dogmatique, nous aveugle. Elle encourage le recours à des pratiques peu reluisantes, dégradantes et inhumaines qui ne sont malheureusement jamais mises sous le feu des projecteurs.

Tant de zones d’ombres subsistent encore aujourd’hui

Le temps des asiles où les traitements de chocs -qui s’apparentaient bien souvent à de la torture- était monnaie courante. Eh bien, ce temps-là n’est pas tout à fait révolu et les droits fondamentaux sont bafoués chaque jour…

Comment expliquer et justifier que ces trois exemples aberrants puissent encore exister en 2021?

  • Une personne hospitalisée se lie d’amitié avec une autre patiente. Le personnel s’empresse de déménager la patiente à l’autre bout du département pour limiter les contacts. Pourquoi?
  • Pour « casser » le caractère d’un patient, on l’enferme à clef dans sa chambre. Il ne peut sortir pour manger, faire sa toilette et ses besoins, tout se fait à l’intérieur de ses quatre murs. Quand on l’a libéré, sept jours plus tard, il était en train de s’empoisonner. Soin ou torture?
  • Pour modifier le comportement d’une patiente, elle doit demeurer 22 heures par jour dans sa chambre, assise sur son lit, sans ses lunettes (elle ne voit pratiquement rien sans elles), avec un garde à sa porte. Pratique thérapeutique?

Ce n’est malheureusement que la partie émergée de l’iceberg. Combien de maltraitances passées sous silence ? Combien d’inconnus aux prises avec le système médical qui semble sourd, inadapté et démuni face à leurs appels à l’aide ? Combien de destins brisés sous le poids et par l’accumulation de pilules pour un trouble bénin à la base ?

Quelle tristesse et quelle colère de constater que dans notre société « éclairée et moderne » -dont on se réclame- de prendre si peu de recul sur la façon avec laquelle on traite les personnes qui souffrent. On se préoccupe, à juste titre, des conditions de vie des personnes aînées qui résident dans les CHSLD, pratiquement jamais de celles vécues par les personnes hospitalisées sur les départements et hôpitaux psychiatriques. Depuis quelques années, on parle de la maltraitance subie par les personnes âgées, enfin, mais jamais de celle que vive les personnes qui vivent un problème de santé mentale. On devrait relire le Rapport du Rapporteur spécial sur la torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants, Juan E. Méndez, du 1er février 2013 :

            « Tant le précédent titulaire du mandat que des organismes conventionnels de l’ONU ont établi que les traitements involontaires et autres interventions psychiatriques forcées dans des établissements de soins constituent des formes de torture ou de mauvais traitements. » (p. 16)

Faire changer nos mentalités

Il y a encore tant à faire pour faire changer nos mentalités, continuer à améliorer et corriger les travers constatés. Des alternatives existent au Québec depuis plus de 30 ans. Des expériences plus respectueuses des droits humains se vivent ailleurs également, en dehors de nos frontières. Il est temps de s’y intéresser et de nous en inspirer !

Et si, à l’occasion de ce vendredi 10 décembre, Journée internationale des droits Humains, nous prenions le temps de mettre des mots sur nos maux ? Et si nous prenions plus du temps pour écouter sérieusement la parole des personnes qui font face quotidiennement à une souffrance intérieure ? Sans stigmatisation, sans étiquette préconçue, sans discrimination. Et si nous prenions soin de respecter enfin leurs droits ? Et si nous essayions, tout simplement, de traiter ces « gens-là » comme des personnes « normales » tout au long de l’année ?

Claude Moreau, président de l’AGIDD-SMQ (Association des Groupements d’Intervention en Défense des Droits en Santé Mentale du Québec)