Le 13 mai prochain se tiendra à Québec un Forum sur la santé mentale des jeunes, annoncé l’hiver dernier par la ministre de la Santé et des Services sociaux, Danielle McCann.

Ce forum visant à inspirer le prochain plan d’action en santé mentale s’est imposé à l’ordre du jour politique au détriment d’une commission parlementaire plus large réclamée par plus d’une centaine de groupes, dont plusieurs des nôtres.

Ces groupes interpellaient nos élus afin que nous puissions mener une discussion de fond sur les différentes réalités vécues par les personnes qui sont en contact avec le milieu de la santé mentale. Mais surtout, nous souhaitions que cet exercice soit une occasion de définir des solutions avec l’ensemble des acteurs concernés.

Nous avons appris récemment que des consultations satellites « transpartisanes » impliquant des élus de tous les partis se tiendraient dans 10 régions du Québec et qu’une plateforme en ligne serait également lancée pour permettre de se prononcer sur les enjeux discutés lors du forum et d’offrir des pistes de solution. Nous saluons ce changement tout en demeurant vigilants quant aux conclusions qui en seront tirées par le Ministère.

Nous déplorons le fait que le principe de la primauté de la personne est loin de s’incarner dans les approches proposées aujourd’hui malgré une volonté forte inscrite dans le dernier Plan d’action en santé mentale 2015-2020 : faire ensemble et autrement.

Déjà, en 1989, la Politique de santé mentale tenait ces propos qui résonnent encore aujourd’hui : « Les interventions ne s’inscrivent pas toujours dans une vision globale qui intègre les aspects biologique, psychologique et social. La marginalisation et le manque de respect pour le potentiel des personnes et leurs droits imprègnent encore certaines pratiques. Le cloisonnement qui se manifeste autant entre les intervenants que dans les établissements accentue le problème, ce qui a des conséquences importantes pour la personne : elle ne peut jouer pleinement son rôle dans le système de services. »

Les organismes communautaires alternatifs en santé mentale sont à même de constater que les droits des personnes sont souvent bafoués, que le choix du type de services diversifiés dans la communauté est limité, que les personnes vivant un problème de santé mentale ont de la difficulté à faire entendre leur parole collective et citoyenne dans les processus de planification et d’organisation des services et que les réponses à leur souffrance sont souvent limitées à la sphère biomédicale.

Nous croyons qu’il faut mettre en valeur « le potentiel que représente le milieu de vie des personnes » (Politique de santé mentale) afin de réellement axer l’action gouvernementale sur les déterminants sociaux de la santé, comme préconisé par l’Organisation mondiale de la santé et le Rapporteur spécial de l’ONU sur le droit à la santé.

Pour l’élaboration du prochain plan d’action en santé mentale, l’État doit se mettre à l’écoute de la parole des personnes qui ont vécu le choc de se retrouver dans le système psychiatrique et qui nous disent avoir ressenti de l’humiliation et de la peur.

Nous savons que, souvent, les principales sources de souffrance des personnes sont la pauvreté et l’isolement. L’État doit, pour y répondre, élaborer des solutions avec et pour ces personnes, solutions qui ne pourront évidemment relever d’un modèle unique.

Alors que les gouvernements maintiennent depuis près de 30 ans des soins axés sur le modèle biomédical de la santé mentale, nous constatons sur le terrain que les choses bougent. La Gestion autonome de la médication (GAM), une pratique novatrice et unique développée au Québec et visant l’appropriation du pouvoir en lien avec la médication, prend de l’ampleur et s’exporte au Brésil et en Espagne.

Des groupes d’entendeurs de voix, qui visent à accueillir autrement les voix entendues, s’installent un peu partout au Québec. Des initiatives de participation citoyenne en santé mentale se développent depuis plus de 15 ans. De jeunes psychiatres résidents ont organisé en février dernier à Montréal le premier Colloque de psychiatrie critique, rejoignant certaines préoccupations que porte le Mouvement social alternatif en santé mentale.

Depuis 30 ans, et sans doute grâce à la Politique de santé mentale, le regard sur la santé mentale a changé et les dénis de droits sont dénoncés et parfois corrigés. Ici et ailleurs dans le monde se développent des pratiques novatrices et efficaces ayant la parole des personnes concernées en leur cœur.

Ces changements sont là, dans de nombreux interstices. Mais les plus gros changements attendus sont intangibles. Ils résident dans la lutte contre les préjugés et les attitudes qui en découlent. C’était le grand défi de la Politique de santé mentale il y a 30 ans, défi qui reste toujours à relever. À nous, tous ensemble, d’y travailler.

DORIS PROVENCHERANNE-MARIE BOUCHER
Respectivement directrice de l’Association des groupes d’intervention en défense des droits en santé mentale du Québec et co-coordonnatrice du Regroupement des ressources alternatives en santé mentale du Québec