Tristan Ouimet Savard, Regroupement des Auberges du cœur du Québec, et deux autres signataires*

 

L’idée d’une commission parlementaire sur la santé mentale au Québec gagne du terrain depuis que la députée Hélène David en a fait la proposition dans les médias en décembre. Or, cela fait plus de deux ans que le Mouvement Jeunes et santé mentale affirme qu’il est urgent d’agir et demande aux gouvernements s’étant succédé de tenir une commission sur les réalités vécues par les jeunes.

Selon Statistique Canada, ce sont les 15 à 24 ans qui sont les plus affectés par la dépression, les troubles de l’humeur et l’anxiété. Parallèlement, le nombre de jeunes Québécois de 6 à 20 ans ayant reçu une prescription d’antidépresseurs a augmenté de près de 50 % en quatre ans. La consommation de médicaments spécifiques au trouble du déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDAH) présente la même augmentation, avec une hausse de 57 % pour la même période.

Comment expliquer cette augmentation soudaine du nombre de jeunes médicamentés, de plus en plus tôt dans leur vie, pour de longues périodes ? Est-ce que les difficultés des jeunes sont « mieux diagnostiquées » qu’avant ou sont-elles, au contraire, surdiagnostiquées ? Comment sont vécues ces interventions médicales et psychiatriques par les jeunes et leurs proches ? Quels moyens nous permettraient collectivement de mieux répondre à la souffrance et aux difficultés vécues par les jeunes ?

Ces questions devraient faire l’objet d’une commission, ce que demandent plus de 1700 organisations et individus en appui au Mouvement Jeunes et santé mentale. Cette commission devrait aborder la question de l’accès aux services en santé mentale. Il a été démontré que le non-accès aux soins appropriés dans le réseau de santé public, notamment à des traitements en psychothérapie, entraînerait davantage de consommation de médicaments.

À défaut d’obtenir facilement et dans des délais raisonnables des interventions complémentaires ou alternatives, la médication s’impose souvent comme la seule solution.

Lorsque ces jeunes en difficulté n’ont pas de médecin de famille et vivent en situation de précarité et d’instabilité, comme c’est le cas pour la grande majorité des 3000 jeunes accueillis par les Auberges du cœur chaque année, la médication ne fait pas l’objet d’un suivi médical approprié.

PERNICIEUSE MÉDICALISATION

Il est également urgent de remettre en question la nécessité d’obtenir un diagnostic en santé mentale pour bénéficier de certains services. Plusieurs experts et praticiens de différents milieux ayant donné leur appui au Mouvement soutiennent que cette prédominance du diagnostic et de la médication en matière de soins et services en santé mentale favoriserait une médicalisation des difficultés et de la souffrance vécues par les jeunes.

Selon Ichiro Kawachi et Peter Conrad, la médicalisation est un processus par lequel des problèmes non médicaux (troubles de comportement, difficultés d’apprentissage, traumatismes causés par l’abus ou de la violence, etc.) se qualifient et se traitent comme des problèmes médicaux, en décontextualisant les situations et en détournant l’attention de l’environnement social vers les individus.

Il est pressant de parler de médicalisation au Québec, car l’inadéquation entre les difficultés vécues, les besoins exprimés par les jeunes et la prédominance des réponses médicales en matière de santé mentale est flagrante sur le terrain.

Une telle commission devra nécessairement mener à des actions concrètes et structurantes afin de mettre un terme à la dérive en cours.

Entre autres, que la vision biopsychosociale portée par la Politique de santé mentale (1989) soit réaffirmée dans des actions gouvernementales globales et interministérielles. Que les déterminants sociaux de la santé soient davantage pris en considération, et que les droits en santé mentale soient respectés. Que l’expertise des jeunes soit reconnue par leur participation égalitaire sur toute question qui les concerne. Que les pratiques et cadres d’intervention soient revus de manière à assurer un réel accès à une diversité d’action en prévention et en accompagnement en santé mentale. Que des ressources communautaires, dont les centres de crise, soient davantage accessibles dans toutes les régions du Québec.

Le Mouvement Jeunes et santé mentale, en tant qu’initiative citoyenne par et pour les jeunes, avec des personnes et organisations alliées, sera nécessairement au rendez-vous lors d’une telle commission pour soulever un débat de fond et engager un nécessaire changement de paradigme en matière de santé mentale. Souhaitons que le présent gouvernement ait le courage de s’y atteler.

* Cosignataires : Anne-Marie Boucher, Regroupement des ressources alternatives en santé mentale du Québec, et Gorette Linhares, Association des groupes d’intervention en défense des droits en santé mentale du Québec

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