10 novembre 1999 : Conférence de synthèse

Rompre la spirale de violence

 

M. Paul Morin

Coordinateur du Collectif de la Défense des droits de la Montérégie

 

Ce texte est un condensé de la synthèse présentée au Colloque international ainsi que d’une conférence donnée à l’Hôpital Douglas le 28 avril 2000, lors d’une journée de réflexion sur l’isolement et la contention.

Coordinateur d’un organisme de promotion et de défense des droits depuis 10 ans, j’occupe donc un poste privilégié pour appréhender la spirale de violence puisque, entre autre travail, nous accompagnons des personnes usagères qui portent plainte. Grande alors est la possibilité d’être happé par cette logique. Il faut cependant en sortir. Voici pourquoi et comment.

Lors du colloque international « Isolement et contention : Pour s'en sortir et s'en défaire" que l'AGIDD-SMQ avait organisé en novembre 1999 à Salaberry-de-Valleyfield, j'ai pu constater, sans véritable surprise toutefois, à quel point ces pratiques hautement controversées divisaient en camps opposés les intervenant(e)s et les personnes usagères. Ma contribution aux débats : démontrer la pertinence d'instaurer une nouvelle pratique en milieux psychiatriques hospitaliers afin de rompre la spirale de violence qui y sévit présentement entre soignants et soignés. Malgré les soi-disant évidences véhiculées au Québec, cette pratique existe déjà, car les connaissances requises ont été élaborées, mais principalement en d’autres lieux que chez nous.

Trois points majeurs de réflexion scandent ce travail. En premier lieu, la violence des soignés envers les soignants qui semble en augmentation dans de nombreux pays. Il s'agit donc ici d'une réalité objective : on est victime ou non d'un accident de travail suite à une agression physique comme par exemple une infirmière de l'Hôpital du Haut-Richelieu l'année passée.

Mais qu'en est-il de la violence institutionnelle ? Ici aussi cela peut impliquer une agression physique mais cette fois-ci d’un intervenant envers une personne hospitalisée comme l'agression sexuelle commise par un intervenant à l'hôpital psychiatrique de Rivières-des-Prairies il y a deux ans. Cependant ces incidents doivent être contextualisés; il faut donc introduire une dimension structurelle d’analyse. Notre réflexion sera fondée selon la définition du pédiatre et psychiatre français Stanislaw Tomkiewicz qui définit la violence institutionnelle ainsi :

« …tout ce qui est dans l'institution, soit par ceux qui y travaillent, soit par le système lui-même, et qui fait souffrir inutilement les malades, entrave leur évolution vers la guérison et entrave, lorsqu'il s'agit d'un enfant, son évolution normale vers l'âge adulte[1]. »

Espace de traitement mais aussi d'enfermement tel que le décrivent les personnes usagères, le milieu hospitalier psychiatrique ne peut éviter, selon nous, de se questionner sur les mesures coercitives qui y sévissent. D’autant plus, que la moitié de l’humanité, les femmes, encore trop souvent l’objet de violences physiques et sexuelles dans leur vie quotidienne, sont retraumatisées en établissement hospitalier par l’utilisation de l’isolement et de la contention.

Si les mesures extrêmes de régulation des comportements, que sont l'isolement et la contention, ont finalement été reconnues comme telles par le législateur québécois, il importe toutefois de saisir qu'un nouvel article de loi sera insuffisant à briser la spirale de violence. En effet, une nouvelle loi ou réglementation n'est qu'un point de départ, non une fin en soi. L'exemple des lois concernant l'internement involontaire en vertu de la dangerosité de la personne à elle-même ou à autrui illustre ce point. Le psychiatre et juriste américain Paul Appelbaum a bien analysé cette différence entre ces lois sur papier, souvent très légalistes, et ces lois en pratique. Une variété d'acteurs a le potentiel d'en modifier l'application; si certains, en position de pouvoir, estiment qu'elles les contraignent démesurément, ils agiront alors à sa marge afin d'en arriver à un résultat plus satisfaisant.

Commentant le nouvel article de loi sur l’isolement et la contention, toujours dans le cadre du colloque de Salaberry-de-Valleyfield, la docteure Suzanne Lamarre a eu des propos du même ordre :

« L'humain ne tolère pas longtemps d'être contrôlé par un autre humain. Des lois ou des directives issues d'un besoin de mettre fin à des habitudes sans la participation de ceux et celles qui les appliqueront risquent de susciter chez ces derniers des techniques de camouflage plus raffinées pour annuler le message disqualifiant de la nouvelle législation.[2] »

Aussi, afin de rendre caducs l'isolement et la contention, une nouvelle culture de soins doit émerger. Une telle culture, tant au niveau organisationnel que clinique nécessite, comme condition sine qua non, la reconnaissance de la personne usagère comme acteur principal de son plan de soins. Le principe d'appropriation du pouvoir (empowerment) ne pourra donc s'exercer que si, justement, ces personnes développent une véritable alliance thérapeutique avec les intervenant(e)s dans laquelle chaque membre de la communauté thérapeutique prend ses responsabilités et demeure en tout temps un citoyen à part entière.

Il importe de spécifier ici que la recherche scientifique s’est développée considérablement ces trois dernières décennies, ailleurs qu’au Québec, cependant, quant à l’utilisation de l’isolement et de la contention et ses effets iatrogéniques, fournissant des assises solides à l’émergence de nouvelles pratiques.

 

La violence des personnes usagères

 

Témoignages et recherches concordent : nous assistons présentement à une augmentation de la violence en milieu psychiatrique hospitalier. Ainsi, lors de la 4ième Conférence internationale sur la santé des travailleurs de la CIST, tenue à Montréal en octobre 1999, Mme Annalee Yassi, chercheur en santé au travail de l'Université du Manitoba a précisé, sur la base de recherches canadiennes et américaines, qu’ » il est admis que la violence perpétrée contre les infirmières et les autres soignants augmentent[3]. »

En France, le meurtre d'une jeune infirmière dans un hôpital psychiatrique de la Loire en juillet 1999 et la vague d’indignations qui a suivi ont provoqué la mise en place d'un comité de pilotage par la Direction des hôpitaux sur la prévention des situations de violence dans les établissements de santé publique. Quatre axes de travail ont été arrêtés :

·                    la violence exercée par des patients ou des proches à l'encontre du personnel;

·                    la violence exercée par le personnel à l'encontre des patients;

·                    la violence générée par l'organisation institutionnelle;

·                    la violence exercée à l'encontre de l'institution par le personnel.

La même année, deux revues françaises en milieu infirmier, spécialisées en santé mentale, « Vie sociale et traitement » et « Santé mentale » ont chacune publié un dossier sur la violence en milieu de soins. De même, une sociologue, Mme Madeleine Monceau, rattachéee au Centre hospitalier de St-Egrève, a publié un superbe livre « Soigner en psychiatrie : entre violence et vulnérabilité ». Elle a recensé, dans ce centre hospitalier situé près de Grenoble, 52 accidents du travail pendant l'année 1993 dus à des agressions corporelles effectuées par des personnes hospitalisées. Durant les deux années et demies précédentes, 92% du personnel ayant répondu au questionnaire, soit 197 infirmiers(ières) et surveillant(e)s, le tiers du personnel de l’établissement, affirmait avoir été confronté à une situation violente, le plus souvent comme acteurs directs. Deux moments à risques majeurs ont été identifiés dans l’enquête : à l'accueil, lors de l'admission, et au moment de la maîtrise de patients agités lors d'une mise en isolement. Une analyse qualitative auprès des personnes agressées a laissé clairement percevoir « …qu'être malmené par celui qu'on veut aider ne représente pas une épreuve ordinaire.[4] » Mme Monceau conclut qu’il y a nécessité de la prise en compte de cette vulnérabilité soignante dans le cadre de toutes réflexion et pratique visant le climat d’insécurité en milieu hospitalier.

Au Québec, l'Association pour la santé et la sécurité au travail, secteur affaires sociales, (Asstas) a également constaté une recrudescence des agressions en milieu psychiatrique. Cette association a pour mission de « promouvoir, développer et mettre en œuvre des actions de prévention visant l'identification et l'élimination à la source des dangers pour la santé, la sécurité et l'intégrité physique et psychologique du personnel du secteur de la santé et des services sociaux, tout en visant l'efficience des processus de soins. »

En 1986, les statistiques de la Commission de la santé et de la sécurité du travail (CSST) indiquaient que 35% des incidents violents recensés au Québec originaient des hôpitaux psy­chiatriques. La CSST ayant décrété depuis quelques années un embargo sur ces données, l'Asstas a effectué une recherche-action en 1996 afin de cerner la réalité des agressions envers les travailleurs des urgences psychiatriques :

« Près des deux tiers (62%) des répondants des urgences psychiatriques, contre 42% des urgences générales, déclarent avoir été victimes d'au moins une agression physique au cours de la dernière année. [5] »

L'association a aussi identifié qu'un nombre important d'accidents du travail surviennent lors d'une mise en chambre d’isolement. Devant cette montée de l'insécurité en milieu de soins, l’Asstas a alors décidé de prioriser ce secteur d'activités. Par exemple, le programme de formation OMEGA, réalisé conjointement avec le Centre hospitalier Robert-Giffard, l'Hôpital Douglas et le Centre hospitalier de Charlevoix « …vise à développer chez l'intervenant du secteur de la santé et des services sociaux des habiletés et des modes d'intervention pour assurer sa sécurité et celle des autres en situation d'agressivité[6]. » D'autres programmes de formation avaient déjà été élaborés au Québec comme « l'Intervention psychologique et physique non-abusive » et « Prévention et intervention face aux comportements agressifs ».

En 1995, le bilan syndical de la désinstitutionnalisation du Comité FAS/CSN[7] avait accordé un large espace aux risques d’agression qui se multipliaient en milieu de soins psychiatriques et recommandait que le comité santé et sécurité au travail de la Centrale syndicale accorde une attention particulière à la problématique des agressions au travail.

Ainsi, au Québec, malgré l'absence de statistiques nationales récentes, il semble y avoir consensus dans les milieux de pratiques quant à la recrudescence des violences corporelles en milieu psychiatrique. Se pose alors évidemment de plus en plus la question de la gestion de cette violence. La judiciarisation de ces conduites répréhensibles devient donc à l'ordre du jour dans nombre d'établissements. Ils suivent en cela les recommandations de l'Association des psychiatres canadiens qui, dans son Énoncé de principe en 1997 « Comportement violent et destructeur en milieu thérapeutique : lignes directrices à l'intention des psychiatres », recommandait que de telles mesures de judiciarisation soient prises par les établissements concernés.

Responsables de leurs gestes violents, certains patients doivent effectivement être l'objet d'une telle procédure pénale; cependant, cette responsabilisation de la personne n’implique pas nécessairement une pratique psychiatrique utilisant un continuum de mesures sanctionnelles et thérapeutiques modulé en fonction d’une suite de conduites répréhensibles. Nous soutenons, au contraire, que cette responsabilisation de la personne soignée n'est pas du tout incompatible avec une pensée soignante visant un partage des charges et compétences qui vise, entre autres, l’élimination de l’isolement et de la contention. Mais avant de vous diriger vers un tel savoir et les pratiques qui en découlent, une réflexion sur la violence institutionnelle constitue un passage obligé.

 

La violence institutionnelle

 

Le concept de violence institutionnelle peut hérisser nombre d’intervenant(e)s qui travaillent en établissement hospitalier et c'est pourquoi j'ai choisi une définition qui provient d’un psychiatre : un homme particulièrement sensible à la violence puisqu'il a survécu aux camps de concentration nazis.

Expert internationalement reconnu en matière de maltraitance institutionnelle, Tomkiewicz estime que toute institution est à risque de violence. « C'est donc l'organisation même de l'institution, ses lois non écrites, son système hiérarchique, la répartition (ou la concentration des pouvoirs), la nature du règlement, la prédominance donnée à l'institution qui génèrent la violence.[8] » (...)

 


[1]       Tomkiewicz, S., (2000) Conférence d'ouverture du Colloque international « Isolement et contention: pour s'en sortir et s'en défaire »

[2]       Lamarre, S., (2000) Conférence lors Colloque international « Isolement et contention: pour s'en sortir et s'en défaire »

[3]       Belfer, R.,(1999) Évaluer pour prévenir, Santé mentale, no.42, 27-29

[4]       Monceau, M., (1999) Soigner en psychiatrie: Entre violence et vulnérabilité, Ed.Gaëtan Morin, Boucherville, p.85

[5]       Larose, D., Bigaouette, M., (1999) Les agressions dans les urgences générales et psychiatriques, Objectif prévention, vol.22, no.1, 19-21

[6]        ASSTSAS, (1999) Formation OMEGA, Cahier du participant, Montréal

[7]       Comité FAS/CSN sur la désinstitutionnalisation, mai 1995, Montréal

[8]       Tomkiewicz, S., Ibid.

 

 

 

 

À suivre dans les Actes du colloque...

 

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