«Quand on veut faire bouillir la marmite à partir d’en haut»

Mémoire présenté à La Commission des affaires sociales

dans le cadre des consultations particulières et auditions publiques sur le projet de loi 25

Décembre 2003

 


En novembre dernier, le gouvernement du Québec déposait le projet de loi 25 sur les agences de développement de réseaux locaux de services de santé et de services sociaux. L’Association des groupes d’intervention en défense de droits en santé mentale - AGIDD-SMQ - souhaite, par ce mémoire, participer à la consultation publique et soumettre ses préoccupations et ses pistes de solutions, et ce, plus particulièrement en matière de services de santé mentale.

Dans un premier temps, nous tenons à remercier la Commission des affaires sociales de nous avoir invité à participer à ces consultations particulières sur le projet de loi 25. Par ailleurs, nous devons informer les membres de la commission que nous avons reçu l’invitation vendredi dernier, le 5 décembre et c’est ce qui explique que vous n’avez pas pu avoir copie de notre présentation avant aujourd’hui.

Également, nous tenons à vous signifier que nous sommes totalement en accord avec le mémoire déposé par la Coalition Solidarité Santé et l’AGIDD-SMQ est signataire de la Déclaration commune sur le Projet de loi 25 élaboré par la Coalition Solidarité Santé.  Donc, nous demandons le retrait de ce projet de loi, afin de permettre un large débat public et ainsi, pouvoir y inclure également le volet de la santé mentale et entendre les personnes directement concernées.

 

Présentation de l’Association des groupes d’intervention
en défense de droits en santé mentale du Québec – AGIDD-SMQ

Fondée en 1990, l’AGIDD-SMQ regroupe 34 groupes membres, répartis dans toutes les régions du Québec : groupe d’aide et d’accompagnement en défense de droits, groupes de promotion-vigilance et comités d’usagers d’établissements de santé.

Contrôlés majoritairement par les personnes directement concernées, les groupes de défense de droits se mettent au service des personnes qui, ayant un problème de santé mentale, ont besoin d’appui pour exercer leurs droits ; ces groupes interviennent également au niveau systémique, c’est-à-dire pour remettre en cause des règlements, des politiques ou l’organisation des services de santé mentale. Ces groupes visent à accroître la compétence des personnes elles-mêmes, à défendre leurs droits et à favoriser l’accès et l’utilisation des recours existants.

L’AGIDD-SMQ se donne pour mission de lutter pour la reconnaissance et l’exercice, pour les personnes vivant ou ayant vécu un problème de santé mentale, des droits de tout citoyen et de toute citoyenne à part entière, c’est-à-dire les droits fondés sur des principes de justice sociale, de liberté et d’égalité.

 

Les réseaux locaux de services : un fast-food intégré

Depuis plusieurs années, le Ministère de la Santé et des Services sociaux du Québec, le MSSSQ, tente de trouver une solution au cloisonnement des services de santé mentale. En effet, il semble que la collaboration entre les différents acteurs dans ce domaine soit particulièrement difficile à obtenir et qu’en bout de ligne, c’est la personne qui vit un problème de santé mentale qui en subit les tristes conséquences. En ce sens, les collaborations et concertations devraient servir à alimenter l’humanisation du réseau, qui en a bien besoin, les différents événements récents (par exemple, les abus au Centre St-Charles-Borromée) le prouvent, plutôt que d’en faire un espèce de système unifié ou chacune des ressources, à l’instar des franchises de fast-food, offrent la même chose aux mêmes conditions. Il s’agirait de favoriser l’accès à différentes ressources, activités et services et non de modeler les usagers à un rôle et un parcours prescrit par le système comme l’a si bien écrit le RRASMQ dans son document «Position du RRASMQ sur les réseaux intégrés de services en santé mentale».

C’est dans la foulée de la Politique de santé mentale de 1989 que ce sont mis en place des comités tripartites (réseau public, communautaire et intersectoriel) qui devaient élaborer un Plan Régional d’Organisation de Services. Les organismes communautaires et alternatifs ont décidé de s’impliquer à fond dans cette expérience de partenariat avec le réseau public, ils y voyaient une belle occasion de faire connaître leur approche et ils voulaient influencer les pratiques du système psychiatrique traditionnel. La plupart des participantEs ont vécu un véritable choc des cultures lors de cet exercice et les résultats se sont avérés très décevants en regard, entre autre, du partenariat entre le communautaire et le réseau public.

La Loi sur les services de santé et les services sociaux  rendait obligatoire l’une des mesures de la Politique de santé mentale, le Plan de Services Individualisés - PSI.  Les différents intervenantEs en santé mentale étaient invitéEs à s’asseoir et à trouver des solutions, ensemble, en vue d’améliorer les services aux personnes qui vivaient un problème de santé mentale. La personne concernée devait participer activement à son PSI, les services devaient s’articuler autour de ses besoins et les différentEs intervenantEs devaient travailler dans un esprit de partenariat, de complémentarité et de continuité de services.

Rapidement, l’AGIDD-SMQ et le Regroupement des ressources alternatives en santé mentale du Québec ont dénoncé les dangers et les lacunes de cette formule, tant pour les personnes vivant un problème de santé mentale que pour les ressources communautaires et alternatives. Il y avait négation du droit au libre choix et du consentement aux soins, la confidentialité des informations personnelles était fortement menacée, c’était un instrument de contrôle social, la personne concernée n’avait pas réellement sa place et finalement, on ne reconnaissait pas l’expertise des organismes communautaires et alternatifs. Bref, il n’y avait pas de place pour un changement de pratique, l’approche privilégiée était encore le modèle bio-médical. Pour leur part, les intervenantEs du réseau public ne se montraient pas plus intéresséEs, car cet exercice exigeait beaucoup de temps et d’implication de leur part. Donc, cet article de loi n’a jamais été actualisé.

En 1998, le MSSSQ lançait le Plan de transformation des services de santé mentale  et réaffirmait l’importance du principe de continuité des services pour les personnes aux prises avec des troubles mentaux graves et persistants. Pour ce faire, le MSSSQ parlait de Réseaux Locaux de Services Intégrés en Santé Mentale – RLSISM. Aujourd’hui on doit dire Réseaux Locaux de Services en Santé Mentale – RLSSM.

Le réseau local de services en santé mentale se veut d’abord et avant tout un projet d’intégration des services sur une base volontaire pour les personnes et pour les organisations.  Il doit se construire petit à petit sur le développement d’une complicité entre les différents intervenants basée sur un système de valeurs qui visent à accompagner les personnes aux prises avec des problèmes majeurs de santé mentale dans l’exercice de leur pleine citoyenneté.  L’intégration des services doit se faire en tenant compte à la fois de l’aspect fonctionnel et de l’aspect clinique.

Pour les personnes aux prises avec des problèmes majeurs de santé mentale, la mise en place d’un réseau local de services peut entraîner un plus grand contrôle social si l’ensemble des intervenants n’adhèrent pas aux principes de l’appropriation du pouvoir.  Concrètement, l’appropriation du pouvoir favorise la participation des personnes et de leurs proches aux décisions les concernant directement et leur permet aussi d’influencer davantage l’organisation des services en fonction de leurs besoins tout en étant associés au processus d’évaluation.

 

Risques, dangers et conséquences de la mise sur pied des réseaux locaux de services pour les personnes qui vivent un problème de santé mentale

L’AGIDD-SMQ considère que la venue de ces réseaux représente des risques, des dangers et de conséquences importantes pour l’autonomie et le respect des droits des personnes qui vivent un problème de santé mentale.  

La volonté du MSSSQ de vouloir offrir une continuité dans les services pour les personnes qui vivent des problèmes majeurs en santé mentale est intéressante, mais comme pour les PSI, il essaie de régler des difficultés organisationnelles qu’on retrouve dans la prestation des services auprès de ces personnes, par l’implantation d’une structure complexe qui a une vision de gestionnaire. Par exemple, l’un des buts de ces réseaux est l’efficacité : «La bonne ressource qui offre les bons services à la bonne personne au bon moment», nous craignons que les points de vue des «bonnes personnes» diffèrent de ceux des différents acteurs impliqués en ce qui concerne l’efficacité dans les services de santé mentale. 

Également, on peut penser que pour déterminer à qui les services du RLSSM s’adresseront, les intervenantEs vont se fier exclusivement au diagnostic de la personne qui aura été posé par son psychiatre. Si ce diagnostic n’est pas «majeur», est-ce que ça veut dire que la personne n’aura pas droit aux services ? Est-ce qu’on tiendra compte des changements vécus par la personne qui pourront modifier sa santé mentale ?

Il est à noter que lorsqu’il est fait mention du document du MSSSQ, on fait référence à «Lignes directrices pour l’implantation des réseaux locaux des services intégrés en santé mentale. Avril 2002 ».

Voici les principaux éléments identifiés[1] :

Recommandation 1

L’AGIDD-SMQ rappelle sa position concernant la cueillette d’information pour le suivi de la clientèle interdisant toutes formes de communication informatique inter-établissement avant de soumettre cette épineuse question à un débat public avec les différents acteurs concernés, incluant obligatoirement les personnes vivant ou ayant vécu un problème de santé mentale.

 

Orientations pour la transformation des services de santé mentale

L’hospitalo-centrisme règnera tant et aussi longtemps que la volonté politique n’édictera pas les moyens pour obliger le redéploiement des ressources financières vers des approches autres qu’institutionnelles, en visant prioritairement les demandes des personnes quant à leurs besoins. Le principe de la primauté de la personne, au coeur de la Politique de 1989, aura son réel sens lorsque l’on permettra à ces dernières d’exprimer LEUR VISION des choses.

En 1996, le Vérificateur-général concluait que les objectifs de la Politique de santé mentale de 1989 n’avaient pas été atteints et que l’hospitalisation demeurait le principal moyen d’intervention. Le Vérificateur-général ne faisait que confirmer ce que nous savions depuis très longtemps et qui demeure malheureusement actuel. Nous trouvions, à ce moment (et, déplorablement, encore aujourd’hui), regrettable que des considérations administratives aient reçu l’écoute du ministre alors que nos représentations, qui se voulaient les voix des utilisateurs et utilisatrices des services de santé mentale, ne recevaient qu’un accueil froid. Malgré la bonne volonté du Vérificateur-général à cette époque, ce dernier ne pouvait se prononcer sur le type de traitement à octroyer, il pouvait simplement nous révéler les dépenses reliées aux différentes approches.

84% des dépenses en santé mentale étaient encore consacrées aux services hospitaliers.  Quand on analysait plus en profondeur les dépenses reliées à la santé mentale, on constatait que seulement 3% des budgets était octroyé aux organismes communautaires.  Aujourd’hui, après tant d’années de chantage, la situation demeure à peu près la même et nous savons tous qu’en santé mentale l’hospitalisation est le service le plus coûteux et un des moins nécessaires. Cette situation doit changer afin de permettre la consolidation des organismes communautaires et alternatifs et en assurer leur développement. Cela est nécessaire afin de, oui, réduire les coûts des services de santé mentale, mais aussi de proposer aux personnes vivant un problème de santé mentale des services qui tiennent compte de leurs réels besoins, offerts par des personnes qui dans beaucoup de cas ont vécu ce qu’elles vivent et s’en sont sorties.

L’incorporation de dispositions concernant la promotion, la protection et la défense des droits est fondamentale pour la transformation des services de santé et des services sociaux en matière de santé mentale. L’AGIDD-SMQ insistera sur cet aspect pour permettre notamment d’accroître la reconnaissance du mécanisme d’aide et d’accompagnement en défense des droits en santé mentale.

En 1997, le Bilan d’implantation de la Politique de santé mentale mettait l’accent, comme l’avait fait le vérificateur-général en 1996, sur l’absence de diversification des services. La même année, le Ministère de la Santé et des Services sociaux lançait, aux fins de consultation, le document Orientations pour la transformation des services de santé mentale. Une consultation élargie permettait aux regroupements, associations et partenaires de présenter leur point de vue.  Par la suite, en 1998, le Ministère rendait public le Plan d’action pour la transformation des services de santé mentale. Nous en sommes encore aujourd’hui à l’application de ce plan qui, nous l’espérons toujours, prendra en compte la parole des personnes utilisatrices des services de santé mentale et ce, selon le principe de l’appropriation du pouvoir, apparaissant en priorité au Plan d’action pour la transformation des services de santé mentale.

 

La réallocation : la responsabilité de qui ?

En 2002, la ministre de la Santé et des Services sociaux, Mme Pauline Marois, proposait de transférer certaines ressources vers la communauté. 60% des dépenses publiques effectuées dans le secteur de la santé mentale devaient être consacrées à des services offerts dans la communauté et 40% à l'hospitalisation On attend toujours l’avènement de cette action nécessaire. En donnant la responsabilité de réallouer les argents dans la communauté aux établissements du réseau de la santé, il ne pouvait s'agir d'une véritable réallocation. En fait, il a été demandé aux hôpitaux de créer des services dans la communauté sans même évaluer les ressources déjà existantes. Il est nécessaire de rappeler qu’il y a une grande différence entre des services dans la communauté et des services communautaires.

Il nous apparaît évident que les centres hospitaliers conservent les mêmes budgets tout en créant des ressources dans la communauté. Les organismes communautaires sont laissés pour compte, mais garde espoir qu'un jour des argents supplémentaires arrivent par le biais de la réallocation.

De plus, avant de créer des services dans la communauté, il faut s'assurer que ces ressources répondent aux demandes des personnes elles-mêmes. Notre expérience dans ce domaine est très éloquente, surtout lorsqu’on se réfère au Plan de services individualisés (PSI). Le modèle institutionnel prend en charge les personnes plutôt que de favoriser la prise en charge de la personne par elle-même. Aussi, les intervenants des établissements ont tendance à identifier les besoins des personnes à partir du principe du meilleur intérêt plutôt que celui du préjugé favorable. À notre avis, les meilleures personnes habilitées à se prononcer sur le type de services et de besoins en la matière sont les utilisateurs et utilisatrices de ces services.

Malheureusement, les auteurs des différentes orientations et différents plans d’action ne semblent pas préoccupés par l’expertise de ces personnes. Pourtant, le principe de la primauté de la personne est la pierre angulaire de la Politique de santé mentale et du Plan d’action pour la transformation des services de santé mentale.

Recommandation 2

L’AGIDD-SMQ propose qu’il y ait, dans chacune des étapes de la transformation de l’organisation des services et du financement en matière de santé mentale, tant au niveau de l’analyse, de la planification et des décisions, la mise sur pied de comités aviseurs composés de personnes vivant ou ayant vécu un problème de santé mentale. 

 

Une question d'approche

Il ne faut pas passer sous silence tout le volet de l'approche et de la pratique en santé mentale. La Politique de santé mentale de 1989 reconnaissait l'importance « d’accueillir les solutions » (p.49) proposées par les organismes communautaires. Quelles sont ces solutions en 2003 ?  En fait, elles ressemblent à s'y méprendre à celles de 1989, c'est-à-dire :

- Privilégier la participation active de la personne concernée dans la définition et la satisfaction de ses besoins;

- Créer les conditions nécessaires permettant à la personne de se réapproprier le pouvoir sur elle-même, sur sa situation, sur son environnement ;

- Tenter de rejoindre l'individu dans son environnement immédiat ;

- S'adresser à des besoins spécifiques (hébergement, services de crise, suivi communautaire, aide au logement, formation et information sur les droits et recours, sur la médication, etc.) ;

- Privilégier l'entraide, le support mutuel et l'accompagnement comme moyens d'action ;

- S’orienter vers le maintien et la réinsertion de la personne dans son milieu de vie ;

- Favoriser la participation et la contribution des personnes vivant ou ayant vécu une difficulté en santé mentale dans tous les domaines de la vie ;

- Démontrer une capacité d'adaptation rapide selon l'évolution des besoins ;

- Être (les ressources) de dimension restreinte et personnalisée ;

- Accorder une attention particulière à la promotion et à la défense des droits ;

- Permettre la contestation par les personnes, individuellement et collectivement, du pouvoir psychiatrique ;

- Accueillir la souffrance des personnes ;

- S’impliquer dans les luttes sociales, telles que la pauvreté et les abus de pouvoir.

À notre avis, les visions du ministère renforcent le modèle bio-psychiatrique en mettant l'accent sur le traitement des personnes et ce, malgré le discours sur la communauté.  En effet, lorsque l'on pousse l'analyse un peu plus loin, on se rend compte que le ministère cherche davantage à institutionnaliser la communauté qu'à modifier les pratiques et les approches des intervenants, un des éléments clés d’une réelle transformation des services en santé mentale.  Les services se donneront "ailleurs", mais pas "autrement". Dans ces conditions, nous croyons que la personne ne pourra pas exercer ses droits au libre choix et au consentement aux soins.

Le projet de loi légalise la sectorisation des services ; la personne devra obligatoirement s’adresser au réseau local de services de santé et services sociaux de sa localité pour obtenir des services, donc l’accessibilité aux services n’est nullement assurée selon nous par le projet de loi.

Recommandation 3 

L’AGIDD-SMQ demande au Ministère de la Santé et des Services sociaux d’effectuer un véritable virage communautaire dans le domaine des services de santé mentale en reconnaissant et en impliquant de façon claire et ferme les organismes communautaires et alternatifs en santé mentale, c’est-à-dire : reconnaître leur expertise, leur approche et leur philosophie, tout en respectant leur autonomie. 

 

L’intersectorialité ou la cohérence logique entre les politiques gouvernementales

La désinstitutionnalisation et la qualité de vie de la personne concernée et de ses proches dans la communauté exigent une cohérence entre les diverses interventions gouvernementales. L'intersectorialité qualifie cette cohérence. Ce terme, à la mode, a de la difficulté toutefois à s'imposer de façon concrète, nuisant ainsi considérablement à l'insertion sociale des personnes psychiatrisées.

Nous avons vu plusieurs incohérences notamment au niveau de l'application de la Loi sur la Sécurité du revenu. Pour mieux illustrer notre pensée, nous vous soumettons un cas vécu.

Madame X a reçu en mai dernier un avis lui indiquant ceci :

«Suite à une vérification à domicile, vous êtes en situation de vie maritale avec monsieur Y. Votre chèque de mai a été annulé et vous n'êtes plus admissible à l'aide de juin. Vous recevrez sous peu un avis de réclamations.»

Madame X est suivie depuis plus de 30 ans en psychiatrie. Elle a été hospitalisée une dizaine de fois dans plusieurs hôpitaux. Présentement, sa médication psychiatrique est constituée de neuroleptiques, d’antidépresseurs, de tranquilisants mineurs et de somnifères.

Madame X est locataire chez monsieur Y depuis plusieurs années. Pour monsieur Y, qui vit avec un handicap physique, madame X est plus qu'une simple locataire. Ils ont du plaisir à être ensemble et à faire des choses ensemble. Est-ce que cela en fait un couple selon la loi sur l'aide sociale ? Il semble bien que oui si l'on se fie au rapport de l'enquêteur, les trois critères étant la cohabitation, le soutien mutuel et la commune renommée.

Nous avons pourtant ici un citoyen qui, de bonne foi, supporte une personne psychiatrisée sans en tirer aucun avantage pécunier. Il serait reconnu famille d'accueil, on lui aurait donné un per diem et foutu la paix, alors que, maintenant, le ciel leur tombe sur la tête. Et ses médicaments ? Qui va en payer la note ? Souhaite-t-on qu'elle soit de nouveau hospitalisée alors qu'elle ne l'a pas été depuis 7 ans ? Cette pratique de contrôle est incohérente avec les orientations du Ministère de la Santé et des Services sociaux, mais existe et persiste réellement.

L’insertion sociale des personnes psychiatrisées exige que le Ministère de l’emploi et de la Solidarité sociale et de la Famille fasse preuve d'ouverture d'esprit et de discernement à l'égard du type de situation décrite. De plus, il a été amplement démontré que la médication ne remplace pas une amitié. Pourquoi pénaliser celle-ci alors que les amitiés entre personnes psychiatrisées et personnes non-psychiatrisées sont rarissimes ? L'obsession du contrôle, liée à une vision de rentabilité à court terme, doit être remplacée par une perspective favorisant l'insertion des personnes marginalisées et la cohésion sociale.

Il en découle que des stratégies d'actions communautaires doivent être priorisées en parallèle avec l'atteinte d'une cohérence entre les interventions gouvernementales. Ainsi, une véritable insertion de la personne psychiatrisée dans sa communauté ne peut s'accommoder du type d'intervention préconisée dans le Ministère de la Santé et des services Sociaux. Comment pense-t-on réussir cette insertion si celle-ci ne relève que des intervenants ? Qu'ils soient du réseau public ou du réseau communautaire importe peu, car nous sommes ici devant une logique de services, l'action communautaire doit être prise en considération.

Recommandation 4

L’AGIDD-SMQ recommande que le Ministère de la Santé et des Services sociaux tienne compte des recommandations du comité du Bilan d’implantation de la Politique de santé mentale (février 1997) en matière de partenariat gouvernemental qui précise la mise sur pied d’un comité intersectoriel voyant à l’harmonisation des différentes politiques gouvernementales. 

 

Et les droits des personnes ?

L'absence de dispositions réaffirmant et reconnaissant la primauté de la personne, de dispositions concernant les droits et recours des personnes nous laisse très perplexes.  Nous ne devons pas rester muet devant cet aspect essentiel de toute transformation des services dans le réseau de la santé et des services sociaux.

Les nombreux témoignages exprimés par les personnes envers les pratiques psychiatriques actuelles ne sont certes pas tendres à l'égard du système de santé et de services sociaux.         Certains pourraient être portés à discréditer ces témoignages sous prétexte qu'ils viennent de « malades mentaux ». Comment explique-t-on le nombre sans cesse croissant de demandes d'aide et d'accompagnement afin de faire respecter leurs droits ? Pour la région de Montréal, plus de 40% des plaintes portent sur les services en santé mentale.

D'autres nous dirons que la Loi sur les services de santé et les services sociaux a consacré les droits des personnes et que tout doit être merveilleux depuis. La réalité n’est pas cela. Le mécanisme de traitement de plaintes actuel dans le réseau de la santé  ne répond pas aux besoins des usagers, il faudrait le renforcer comme le recommande l’avis du Conseil de la santé et du bien-être déposé au ministre en septembre dernier, qui s’intitule «L’organisation locale et la régionalisation des services de santé et des services sociaux». Il s’agit plutôt d’auto-régulation du système que d’assurance du respect des droits.

Concernant la médication, il n'est pas rare de voir des surdosages toxiques et des sevrages sauvages imposés par les psychiatres. Les personnes sont très peu renseignées sur leurs médicaments. Le consentement aux soins libre et éclairé perd de plus en plus son sens à cause notamment du manque de recours concret pour faire respecter ce droit fondamental.

Pour contrer le manque d’information, nous devons rendre accessible les renseignements concernant la médication en plus d'outiller les personnes afin qu'elles puissent mieux négocier avec les prescripteurs de médicaments.

En terme d'éthique, il faut changer l'approche et l'attitude de la psychiatrie traditionnelle. L'approche par diagnostic nous ramène trente ans en arrière, au temps où les fous criaient au secours. Les personnes ne sont pas des maladies. Malheureusement, l'approche bio-psychiatrique omniprésente et encouragée par le Ministère de la Santé et des Services sociaux ne règlera pas les problèmes des personnes aux prises avec leur détresse et cherchant d'autres solutions pour pallier à leurs problèmes.

D'autres ont témoigné des abus concernant la garde en établissement. Encore une fois, l'incohérence des politiques gouvernementales est au coeur du problème. Dans sa proposition de réforme de la Loi de la protection du malade mental, l’ancien ministre Rochon invoquait la nécessité de légiférer afin de permettre la garde à distance. Tout un paradoxe ! Alors que les intentions sont de couper dans l'hospitalisation, on s'apprêtait à donner un outil aux psychiatres pour hospitaliser davantage. Plus de 3500 gardes en établissement sont ordonnées par année au Québec. De quoi nous faire réfléchir quant à la volonté réelle du Ministère de la Santé et des Services sociaux quand il a facilité l'application d'une loi d'exception qui mène directement à l’internement de la personne en milieu hospitalier.

Le Bilan d'implantation de la Politique de santé mentale proposait d'accroître la reconnaissance du mécanisme d'aide et d'accompagnement. Il faut renforcer le droit à l'aide et l'accompagnement. Encore aujourd'hui, dans plusieurs centres hospitaliers, on refuse à la personne l'accès à un conseiller en défense des droits en santé mentale. La transformation des services de santé mentale doit être claire et limpide à ce chapitre afin de réaliser les objectifs datant de la Politique de santé mentale.

Il ne faut surtout pas oublier l'accessibilité aux recours si l'usager désire porter plainte. Nous savons tous que la lourdeur administrative des procédures de plaintes dans les établissements, à la régie régionale et au Collège des médecins décourage les personnes et permet l'abus et la violation des droits.

Il faut à tout prix que l'usager puisse avoir accès à de l'information, à de la formation concernant ses droits partout où il reçoit des services. Également, les intervenants et intervenantes doivent pouvoir suivrent ces formations pour respecter les droits des personnes. Des mesures coercitives doivent être appliquées quand les intervenants et intervenantes abusent et violent les droits des personnes.

Cette consultation devrait inclure une autre dimension et c'est celle du respect, de la promotion et de la défense des droits. En effet, une telle transformation des services soulève plusieurs questionnements, notamment en ce qui concerne l'avenir des droits des personnes utilisatrices des services de santé mentale, défendues par les comités d'usagers et les groupes régionaux de défense des droits en santé mentale.

Le Cadre de référence du mécanisme d'aide et d'accompagnement, qui détermine les actions des groupes de défense des droits, spécifie l'importance du rôle de ces groupes afin de faire valoir les droits des personnes les plus vulnérables.

Les droits des personnes qui ont un problème de santé mentale devraient être un élément majeur de toute orientation concernant les services de santé mentale. Les droits fondamentaux des personnes ne sont pas négociables.

Recommandation 5

L’AGIDD-SMQ propose qu’une disposition soit incluse dans la mise en place des réseaux locaux de services de santé et de services sociaux concernant le respect, la promotion et la défense des droits en santé mentale, et ce, dans le sens des recommandations du Bilan d’implantation de la Politique de santé mentale en réaffirmant les lignes directrices de la Loi sur les services de santé et les services sociaux, soient :

-         la primauté de la personne , l’usager est la raison d’être des services ;

-         le respect de l’usager et la reconnaissance de ses droits et libertés ;

-         le respect de la dignité et de la sauvegarde de l’autonomie de l’usager ;

-         la participation de l’usager aux soins et services le concernant ;

          -         le droit au libre choix de l’établissement et du professionnel.

Recommandation 6

L’AGIDD-SMQ propose la mise sur pied d’un programme de formation continue à l’intention des personnes vivant ou ayant vécu un problème de santé mentale intégrant les droits et recours, la médication et sa gestion autonome, être son propre défenseur et l’entraide entre pairs afin de promouvoir et de développer l’appropriation du pouvoir des personnes par elles-mêmes. 


Conclusion

Le projet de loi 25 soulève plusieurs questionnements. On ne retrouve aucune stratégie concernant l’implication et la sensibilisation de la communauté, qui est un prémisse vraiment important à l’encouragement de l’intégration sociale et au transfert des services dans la communauté.

De plus, la volonté de transformation est plus centrée sur le développement d’un réseau local de services de santé et de services sociaux, ce qui laisse peu de place à l’autonomie et aux choix de la personne et au développement de mécanismes de support pour une intégration réelle dans la communauté.

Sans aucune cohésion sociale et avec une logique centrée sur les services, nous assisterons fort probablement à la création d’un réseau dans la communauté qui évincera sans relâche le réseau communautaire.

En terminant, nous désirons souligner que pour réaliser une réelle consultation sur la transformation des services, il faudra plus de temps pour permettre aux personnes aux prises avec un problème de santé mentale d’y participer activement.  Une consultation-formation serait un élément important pour respecter l’opinion des principales personnes concernées par ces transformations importantes.

Nous souhaitons vivement que le Ministère de la Santé et des Services sociaux du Québec prenne en considération nos présentes recommandations, sinon le statu quo prévaudra et ainsi les préoccupations réelles des personnes vivant ou ayant vécu un problème de santé mentale seront encore une fois écartées de l’agenda politique.

Pour le respect de toutes les personnes vivant ou ayant vécu une problématique en santé mentale, il est essentiel que nous sentions une volonté dans ce sens de la part de ce gouvernement et que des gestes concrets soient posés afin de donner la primauté à l’être humain plutôt qu’à la maladie et à la source de la souffrance plutôt qu’aux symptômes.



[1] Extraits du document Tournée d’information et de conscientisation sur la transformation des services en santé mentale pour un rôle actif dans les changements des services.  Document de travail, octobre 2002.  AGIDD-SMQ

 

 

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