Lettre d’opinion sur «Les délires meurtriers» à l’émission Enjeux

19 octobre 2006

 

Opposer les droits des personnes vivant un problème de santé mentale

à la sécurité publique est un raccourci dangereux

Le reportage d’Enjeux (SRC-18 octobre 2006) sur les «délires meurtriers» a mis l’emphase sur une réalité tragique. Cependant, seulement une infime minorité de personnes vivant un problème de santé mentale commet des actes très violents détruisant au passage la vie des victimes, de leurs proches, mais aussi la leur. Après avoir vu ce reportage, nous ne pouvons que compatir à la souffrance, à la détresse et à l’impuissance de toutes les personnes concernées.  

Ceci dit, opposer les droits de toutes les personnes vivant un problème de santé mentale à la sécurité publique est un raccourci dangereux. Rappelons ici que les mesures légales actuelles découlent de tous les abus passés. En effet, il a déjà été possible d’enfermer une personne pour toutes sortes de raisons dans un hôpital psychiatrique et de l’y laisser; aucune loi ne la protégeait. Ce n’est qu’en 1972 que le législateur a promulgué une loi de protection qui encadrait de manière très stricte les règles d’hospitalisation involontaire.

 Pour nous, rendre les lois plus sévères signifierait un dangereux retour en arrière et il y aura un prix social à payer : encore plus de personnes seront brisées par leur passage dans un système psychiatrique supposé leur venir en aide. Les organismes communautaires en santé mentale reçoivent tous les jours des témoignages de gens profondément déçus et marqués après avoir été pris en charge inadéquatement par le système psychiatrique.

Les gens vont chercher de l’aide lorsque leur situation devient insupportable tant elle est souffrante. Mais la réponse offerte par le système de santé se résume trop souvent à une consultation très courte, mais lourde de conséquences. En effet, les personnes se retrouvent alors cloîtrées dans un diagnostic émis hâtivement. Généralement, la réponse offerte à leur souffrance se résume à une prescription de médicaments psychotropes. Le reportage d’Enjeux démontrait bien l’importance accordée à la médication. Les schizophrènes n’ont qu’à prendre leurs pilules et il n’y aura plus de crimes violents! Mais la médication, loin de tout régler, a également des effets pervers.

Hors de la médication, point de salut?

Le reportage d’Enjeux est axé sur les conséquences néfastes de cesser brusquement la médication. Néanmoins, la question de la médication mérite une réflexion beaucoup plus approfondie que celle que nous avons vue.  

Pourquoi les personnes laissent tomber leur médication? Quelques hypothèses ont été émises dans le reportage : les personnes ne reconnaissent pas leur «maladie»; elles ne voient pas l’utilité du traitement médicamenteux; elles estiment que les effets secondaires de la médication sont insupportables.  

Selon notre expertise, un éventail de facteurs beaucoup plus large explique pourquoi les personnes arrêtent brusquement de prendre leur médication : le manque d’information se rapportant au traitement proposé, les effets secondaires importants et invalidants,  l’inefficacité du traitement, l’absence d’effets bénéfiques, le manque de suivis réguliers, le peu d’écoute de la part des soignants. Mais plus important encore, la crédibilité d’une personne vivant un problème de santé mentale est fréquemment mise en doute par ceux qui sont supposés l’aider. Et sans crédibilité, comment bâtir un lien de confiance?  

Comment se fait-il qu’il y ait, d’une part, des «délires meurtriers», et d’autre part, des personnes abusées par le même système psychiatrique? N’est-ce pas là l’illustration flagrante de l’incapacité de ce système à répondre sans cœrcition à la souffrance?  

Alors qu’elle est la solution? La solution miracle n’existe pas. Pour aider les personnes ayant un potentiel de dangerosité, il faut considérer une multitude de facteurs : les impacts réels de la médication, l’environnement social, la qualité des soins reçus, l’accessibilité des ressources alternatives en santé mentale, l’information sur leurs droits et recours. Il faut écouter et demander aux personnes ce qu’elles veulent, ce qu’elles ont besoin pour se rétablir.

Doris Provencher , coordonnatrice AGIDD-SMQ, Association des groupes d’intervention en défense des droits en santé mentale du Québec

Jean-Nicolas Ouellet , responsable des communications Regroupement des ressources alternatives en santé mentale du Québec