Entrevue
avec M. Jean Koffi,
bénévole de l’Association
St-Camille de Lellis
M. Koffi, quelles circonstances vous ont amené à St-Camille ?
J’étais étudiant à l’Université d’Abidjan en mathématiques. Je suis tombé malade et on m’a amené à l’hôpital psychiatrique du quartier de Bingerville, où il faut payer pour des soins. On me disait que c’était un surmenage intellectuel. Ils ont tout essayé, mais ça ne fonctionnait pas. On était en 1991.
Mes parents ont alors décidé de m’amener vers des soins plus traditionnels (indigenat), où il faut payer mais beaucoup moins qu’à l’hôpital psychiatrique (un animal et un peu d’argent par exemple). Il fallait consulter les fétiches, conjurer le mauvais sort qui s’abattait sur moi à partir de plantes médicinales, de sacrifices d’animaux (moutons, poules, etc.). Ils pensaient ainsi me débarrasser de la maladie. Ma famille est catholique, mais encore plus animiste. Ça n’allait toujours pas après tous ces efforts, nous étions en 1992.
Mes parents m’ont donc amené au Ghana pour tenter de m’aider avec d’autres soins traditionnels. Rien n’y faisait. Nous sommes donc revenus en Côte d’Ivoire et rien n’était réglé. On m’a envoyé chez mon grand frère à Mankono, où il a essayé lui aussi de me guérir au moyen de soins traditionnels. Rien n’y faisait.
Je retourne donc au village auprès de ma famille. Mes parents sont alors très découragés par ma situation, ils ne savent plus que faire. Excédé par ce que je faisais (des dégâts, des petits incendies, meurtre de petits animaux, etc.), ils décident de m’amener dans le bois et de m’y attacher. Moi, je n’étais pas conscient du trouble que je causais, j’entendais des voix dans ma tête. Pour m’immobiliser dans le bois à côté de chez moi, ils enferment donc mon bras, retenu par une barre de fer à la hauteur du poignet, dans un gros tronc d’arbre que je ne pouvais pas déplacer. C’était en 1993.
Je suis resté ainsi dans le bois quelques jours, sans abri, et, après ces quelques journées, mes parents et des villageois ont décidé de me construire un abri. J’y suis resté, ainsi, jusqu’en 1996, donc durant trois années. Ma mère et mes sœurs m’apportaient de la nourriture. Je déchirais mes habits et elles me les changeaient. À la fin de l’année 1996, j’étais toujours une menace pour le village, mais je déchirais moins mes habits.
C’est à ce moment que j’ai reçu la visite de M. Grégoire Ahongbonon, responsable de l’Association St-Camille de Lellis, et de deux italiens, qui l’accompagnaient. Ils m’ont libéré et m’ont amené à St-Camille à Bouaké, où il y a des soins modernes : consultation d’un psychiatre, médicaments, etc. Les soins y sont gratuits. On y fait aussi du recueillement, il y a une chapelle. C’est une association catholique, mais les gens qui y sont hébergés ne sont pas tous des chrétiens. Il y a aussi des musulmans et des animistes.
Au bout de trois mois à St-Camille, j’ai commencé à retrouver mon esprit, à être plus lucide. J’étais dans le centre d’accueil, où on vise à retrouver la santé par les soins modernes qui y sont prodigués. Après ces trois mois, on m’amena dans un centre de réinsertion (de réhabilitation) à Bouaké. C’est en fait une ferme. J’y aidais les autres à faire les travaux champêtres : cultiver le chou, le manioc, l’igname, la tomate, le maïs, le poivron, élever de la volaille et des porcs. J’y suis resté quatre mois.
En septembre 1997, tout allait bien, j’étais toujours au centre. J’ai alors décidé de reprendre mes études en mathématiques à l’Université d’Abidjan. Je prenais toujours des médicaments à ce moment. Un jour, j’en ai manqué et j’ai décidé de les arrêter complètement plutôt que d’en racheter. J’ai donc rechuté en août 1998. J’ai recommencé à entendre des voix, je suis devenu très nerveux. Mon cousin l’a remarqué et il en a informé mon grand frère. Il est alors venu me chercher et m’a ramené à St-Camille. On m’a ramené au centre d’accueil et j’y ai reçu les mêmes soins qu’en 1996. Ma situation s’est améliorée et on m’a ramené au centre de réhabilitation. J’ai recommencé à prendre mes médicaments et je me suis vite rétabli. Je suis resté dans ce centre jusqu’en 1999.
M. Grégoire m’a alors inscrit à une école d’informatique à Bouaké, où j’ai appris l’informatique de gestion. Je prenais toujours des médicaments. J’y ai fait trois années d’études jusqu’à cette année, où je suis venu ici, au Québec, pour un stage. À mon retour, je pense bien retourner poursuivre ces études.
Je suis maintenant bénévole à l’Association St-Camille de Lellis les week-ends. J’y reçois les malades, je m’occupe d’informatique, je sers également la messe. Je suis hébergé à St-Camille toute la semaine et je vais à l’école le jour.
Quel lien y a-t-il entre le Québec et la Côte d’Ivoire dans le domaine de la santé mentale ?
Je pense que chez nous l’état ne prend pas en compte les gens qui ont un problème de santé mentale. Il n’y a pas de subventions pour eux, ces gens sont laissés à la charge des familles. Quand les parents n’en peuvent plus, ils les transportent dans les bois au lieu de les laisser errer dans les rues. Il y a tout de même beaucoup de gens dans les rues et ils sont dans un état déplorable.
Au Québec, ils sont moins abandonnés, ils peuvent être dans des centres. On s’occupe plus d’eux. On cherche à les aider. C’est beaucoup plus organisé. Si l’état en Côte d’Ivoire aidait ces gens comme au Québec, ça arrangerait beaucoup les choses. Il n’y a pas de groupes qui luttent pour le respect des droits chez moi. Au Québec, oui, et c’est très bien.
On essaie de combattre les préjugés (on ne peut guérir ou se sortir d’un problème de santé mentale), il faut enlever ça de l’esprit des gens, il est possible de s’en sortir. Les préjugés peuvent être les mêmes au Québec. L’Association St-Camille travaille à la sensibilisation et à la démystification des problèmes de santé mentale dans une bonne partie de la Côte d’Ivoire. On organise par exemple, pendant la fête des malades en février, un grand défilé dans la ville de Bouaké, où tous les gens de St-Camille se rassemblent. C’est M. Grégoire qui organise ce défilé. C’est une façon de faire voir à la population que la maladie peut se soigner.
J’ai visité quelques groupes et autres lieux au Québec et c'est assez organisé. Cela me donne de l’espoir et, sûrement, aussi, aux malades du Québec. Le malade doit sentir qu’il a de l’importance pour s’en sortir.
Comment se déroule votre stage au Québec ?
Comme j’ai appris l’informatique, je fais un stage au Québec à ce niveau dans le but de me familiariser un peu plus avec l’outil informatique. Je fais tout d’abord une partie de mon stage au Projet Part/PART du Chef. J’y fais de la comptabilité informatique. J’y apprends un logiciel de comptabilité. À Bouaké (à l’Association St-Camille), tout est manuel à ce niveau. Le Projet Part est une entreprise de réinsertion, ils y font de la cuisine et ils vendent par la suite cette nourriture. Il y a également un centre où on enseigne les mathématiques et un autre où on enseigne le français. Moi, j’inscris donc les ventes et les dépenses dans la comptabilité.
Je fais également mon stage à l’entreprise de réinsertion Collection Innova. J’y fais aussi de la comptabilité informatique, mais au moyen d’un autre logiciel informatique. J’y fais aussi de la gestion d’inventaire sur informatique au moyen d’un autre logiciel. Dans cet entreprise, ils font de la couture, de la confection de vêtements (féminins et masculins) qu’ils vendent ensuite sur le marché.
Je pourrai utiliser ces logiciels à mon retour à Bouaké. Je pense que ce serait bien pour St-Camille si on pouvait y ouvrir des ateliers de couture et une cuisine comme le Projet Part/PART du Chef, mais on n’a pas le matériel nécessaire, ni les compétences, peut-être, pour la couture.
Quelles sont vos impressions concernant le Québec ?
Les gens sont très accueillants, chaleureux, ouverts d’esprit, ils arrivent à comprendre l’AUTRE, ils ne sont pas racistes. Je ne m’attendais pas à ça de la part des Québécois, je croyais que les gens étaient froids au Québec, mais c’est tout le contraire. J’avais mes propres préjugés et ils se sont envolés quand j’ai découvert la réalité.
C’est une société qui favorise l’immigration et c’est bien. J’ai vu beaucoup de gens de couleurs. J’ai trouvé bien aussi qu’il y ait un partage des tâches ménagères entre les hommes et les femmes. Chez nous, ce n’est pas comme ça.
Quel avenir entrevoyez-vous pour l’Association St-Camille ?
Comme M. Grégoire ne sera pas là éternellement, il faut penser à la relève. Le partenariat, comme avec le Québec, est un bon point de départ pour former cette relève. Elle doit avoir une vue de la réalité complète de St-Camille pour être une bonne relève.
Suite à la récente tentative de coup d’état, je crois que St-Camille va continuer de fonctionner, c’est trop un besoin important. Durant les récents événements, les blessés des deux camps venaient se fairesoigner à St-Camille. À la prison civile, les prisonniers ont été libérés et ils ont trouvé refuge à St-Camille.
Cet esprit de centre d’accueil des nécessiteux (ceux qui sont dans le besoin) fera la pérennité de l’Association St-Camille. Avant la tentative de coup d’état, St-Camille s’occupait des enfants de la rue, de la réinsertion des détenus (transport, bénévolat) et des malades mentaux. Nous continuerons de la faire après, c’est trop important.
J’espère que nos dirigeants, avec le temps, donneront un coup de main, de l’argent, à St-Camille. Ils reconnaissent actuellement le travail important que nous effectuons, mais ils n’y participent pas.
Quel est votre plus grand désir pour les personnes vivant un problème de santé mentale ?
On doit les prendre plus en considération au niveau de leurs droits. Ils ont les mêmes droits que tous, comme tout le monde. Il faut éliminer les préjugés pour qu’une meilleure réinsertion soit possible. Donc, il faut une plus grande sensibilisation de la population. On ne parle pas du tout des droits chez moi, c’est au Québec que nous avons entendu parler de ça.
Qu’est-ce que vous aimeriez dire aux personnes qui ont appuyé ou qui aimeraient appuyé le travail de l’Association St-Camille de Lellis en Côte d’Ivoire ?
Je souhaite remercier ceux qui ont déjà appuyé St-Camille grâce à leurs dons. Cela nous aide énormément, il y a tellement de besoins. On a absolument besoin de cette aide pour arriver à nos fins, pour aider les gens malades en Côte d’Ivoire.
Je souhaite aussi la bienvenue aux gens qui envisagent de donner pour St-Camille, on a besoin de l’aide de tout le monde. Merci pour tout…