Entrevue avec monsieur Christian Attoungbré
bénévole de l’Association Saint-Camille de Lellis

 

M. Christian Attoungbré a réalisé un stage de perfectionnement en comptabilité avec le Collectif de défense des droits de la Montérégie, groupe membre de l’AGIDD-SMQ, à Longueuil, dans le cadre du programme de Solidarité Nord-Sud de Carrefour Canadien International.

 

Question : M. Attoungbré, comment en êtes-vous venu à travailler à l’Association?

J’étais étudiant en mathématiques à l’Université de Bordeaux en France. Pour moi, les études, c’était toute ma vie. Je travaillais très fort; je veillais tard dans la nuit. Il me fallait revenir au pays avec beaucoup de diplômes. À la veille de l’examen pour passer le Deug (2e année d’université ici), j’ai craqué. J’étais complètement surmené. On m’a emmené à l’hôpital. Je n’ai jamais pu passer l’examen. Le médecin m’a dit que c’était du surmenage et que je devais me reposer. Il m’a suggéré de rentrer au pays. Pour moi, c’était toute ma vie qui venait d’y passer. Mes espoirs, mes études…De retour en Côte d’Ivoire, chaque jour je m’enfonçais de plus en plus malgré le soutien de la famille, des amis. J’étais obsédé par l’échec. Malgré l’aide, les soins, je déprimais de plus en plus. J’étais devenu une loque humaine. Je sentais que je n’avais plus de chance pour me reprendre.

Ma famille et moi sommes allés consulter des psychiatres, des guérisseurs, des marabouts, des charlatans, mais rien. Sans ma propre volonté, rien ne pouvait être possible. Mes parents, fatigués, ne pensaient plus une guérison possible. Ils se disaient que j’aurais dû mieux mourir. C’est ainsi qu’ils ont décidé de m’abandonner dans une cabane, dans le bois, afin de ne pouvoir faire de gaffes. Pour moi, c’était une honte, je me disais que plus personne ne voudrait m’embaucher. On m’a mis le pied dans un trou creusé dans un gros bout de bois. La forêt, c’est l’ultime étape. Cela signifie que quelque soit les soins, il n’y a plus rien à faire. Je suis ainsi demeuré prisonnier de mon bois pendant une année, sans bouger, sans marcher, dans une cabane abandonnée. Ma mère ne m’a pas totalement abandonné, une fois par jour, elle m’apportait un repas et faisait ma toilette.

Un jour, des religieuses m’ont vu dans cet état et ont alerté M. Grégoire. Il est venu me chercher. Au Centre, il m’a demandé comment j’allais. Il m’a donné des responsabilités. On s’est mis à travailler ensemble. C’est là que j’ai commencé à changer, à me remettre. Après une semaine, j’ai commencé à nettoyer des malades qui arrivaient au Centre. Je me suis dis que cette chance de guérir, j’allais la faire partager avec d’autres frères qui souffrent. J’ai suivi un traitement psychiatrique du même genre que celui que j’avais essayé avant d’aller dans le bois, mais, cette fois-ci, je n’ai pas eu de rechutes; j’étais aidé et surveillé dans ce traitement. Il était beaucoup plus adapté à mes besoins.

J'avais à ce moment une plus grande volonté de me faire soigner. Je me sentais utile, j'avais une raison de vivre. Je sentais que je n'étais pas seul.

C'est ainsi qu'après 6-7 ans à l'Association, j'en suis le touche-à-tout. Aujourd'hui, je suis un peu comme le grand frère, l'oncle de tous. J'aide les autres à prendre courage et à avoir confiance en eux.

Question : Après avoir discuté avec Grégoire qui est venu au Québec en tournée et après quelques jours passés au Québec, quel est le lien selon vous entre ce qui se passe en santé mentale en Côte d'Ivoire et au Québec?

En Côte d'Ivoire, comme ici, il y a des hôpitaux psychiatriques qu'il semble que l'on appelle toujours «asile» ici. Les médecins là-bas donnent beaucoup de médicaments très forts qui ont de grands effets secondaires. Ils transforment la personne au lieu de la soigner. C'est pourquoi je boudais les médicaments.

Ici, il y a des hôpitaux psychiatriques, beaucoup de moyens mais il faut aussi regarder le côté humain et cela manque beaucoup ici. Sans le côté humain, on ne peut se rétablir. Les médicaments ne sont que des stabilisateurs.

En Occident, il y a une chance d'avoir ces ressources financières, mais il faut utiliser cet argent pour organiser une vie communautaire. Même dans les familles, les gens se sentent seuls. Il faut les regrouper et les assister.

Question : Quels sont vos objectifs pour votre stage ici avec le Collectif de défense des droits de la Montérégie ?

Mon stage vise à compléter ma formation en comptabilité pour l'Association. Je voudrais connaître ici d'autres formes de thérapies, confronter l'expérience que j'ai vécu et celles d'autres malades ici.

Question : Quel est votre plus grand désir face aux personnes ayant un problème de santé mentale?

Je voudrais que les personnes qui ont un tel problème se retrouvent dans un même lieu et qu’elles voient qu’elles ne sont pas les seules à avoir des problèmes. Souvent, ces personnes se font marginaliser et se marginalisent elles-mêmes. Elles croient souvent qu'elles n’ont plus le droit à une vie normale.

Par ailleurs, les gens gardent toujours une méfiance face a la personne qui a eu un problème de santé mentale, même lorsqu'elle est guérie. Pour ma part, lorsque je retourne au village, les gens me voient comme un miraculé. J'ai retrouvé ma place d'avant. Mais j'ai eu à convaincre les gens ; j'ai eu à les convaincre qu'ils pouvaient me faire confiance. Par ailleurs, une fois guéri, il faut vaincre le complexe de l'ancien malade.

J'aimerais que la société ait un autre regard. Les personnes qui ont des problèmes de santé mentale sont des gens qui souffrent.Ils ne vivent pas. Ils vivent sur leur île pour ne pas avoir de confrontations avec les autres. J'aimerais que les gens les regardent d'une façon plus fraternelle. Que les personnes se sentent aimées, côtoyées. Que, même si elles ont un écart de conduite, les personnes soient plus tolérantes.

Question : Mais je me demande pourquoi en Côte d'Ivoire les personnes qui ont un problème de santé mentale sont rejetées, alors qu'on a souvent l'image en Occident qu'en Afrique les gens sont solidaires?

Le fou est vu en Côte d'Ivoire comme un maudit, un puni. Les gens ne le regardent plus. Il doit se débrouiller avec son péché.

Lorsque je suis revenu malade de France, les gens de ma communauté croyaient que j’avais été en contact avec des forces occultes. Étant de famille animiste, les gens croyaient que le fétiche de mon village s’était fâché contre moi car je fréquentais l’Église. On a fait des sacrifices d’animaux afin d’apaiser la colère du fétiche. Mais en vain…

Question : En terminant, M. Attoungbré, qu’est-ce que vous aimeriez dire aux personnes qui ont appuyé ou aimeraient appuyer l’Association et ses projets?

Un mot de merci. Un grand merci. Que nous sommes prêts à collaborer efficacement. Nous apportons notre expérience en compensation de leur prestation. Ils peuvent venir apprendre chez-nous. Ils pourraient avoir une alliance avec nous. Je suis venu au nom de tous les frères malades. Je veux remercier tous ceux qui ont pensé à nous. Leur apport aide énormément. Il faudrait pas qu’ils se gênent à venir nous demander de l’aide eux-aussi.

 

 

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